Les Affres de la mutilation

Tempérance (Elinaroc), Les Affres de la mutilation, 2018.

Un début in medias res avec Lisa qui ouvre les yeux.

Elle est retenue dans l’angle d’une grande pièce sombre, sans éclairage et très humide à première vue et dans la pénombre. Il s’agit d’une cave à en juger par les tas de cartons qui sont empilés devant elle.

L’endroit est aussitôt assimilé à un “antre de torture […] sordide”, mais “Lisa n’est pas le genre de fille à avoir peur de tout, loin de là” : “[e]lle sait, par expérience à quel point elle peut souffrir sans perdre les moyens”.

En effet, le lecteur apprend vite que Lisa souffre du syndrome de l’automutilation ; elle a pour habitude de s’infliger des blessures et “[e]lle connaît les limites à ne pas dépasser”.

La ponctuation est parfois un peu bizarre, comme dans l’exemple ci-dessus où la virgule marque une pause inutile, ce qui me freine un peu dans ma lecture, mais c’est un détail, tout comme les petites coquilles qui se sont glissées ça et là. Ce qui m’a davantage perturbée, ce sont les remarques du genre “psychologie de tiroir”, comme par exemple dans l’extrait suivant :

Étant donné que c’était psychique, comme l’anorexie ou la boulimie, le refus de reconnaissance de la personne empêchait sa guérison.

J’ai aussi été perturbée par la répétition, au chapitre 3, de l’incipit en italique, transformé cette fois-ci en caractères romains.

Ce qui est intéressant, c’est la lecture à deux vitesses au début du récit ; celle de Lisa, séquestrée et mutilée, et celle de son entourage, persuadé que la jeune fille s’est elle-même infligée ses blessures, jusqu’à la réception d’un coup de fil annonçant que Lisa ne reviendrait plus jamais.

Assez rapidement, on nous dévoile des passages du journal intime de Lisa. Il n’est question que de son beau-père, Allan, ce qui met la puce à l’oreille du lecteur, qui ne se doute cependant pas de la tournure des évènements.

C’est un récit bien ficelé malgré certaines incohérences et j’ai eu plaisir à aller jusqu’au bout de ma lecture, qui s’est améliorée au fil des pages. Je conseillerais cependant à l’auteur de proposer aux lecteurs une version plus aboutie et corrigée pour gagner en crédibilité.

La Porte des sorcières

Norden (Sylwen), La Porte des sorcières, Realities Inc., 2018.

Plus que le résumé sur la quatrième de couv’, c’est l’illustration de la couverture qui m’a attirée et m’a décidée de plonger dans l’univers de ce livre.

Ygraine de la Faye est une jeune femme qui vit sur une planète étrange et repliée sur elle-même, une sorte de monde post-apocalyptique, dirigée par l’Inquisition. Depuis quelques jours, les cadavres se multiplient dans les canaux de la ville. Aidée par un vieux robot délabré, Oracle, et ses amis Otto, Dambre, puis aussi Contessa, Ygraine va devoir faire face à des évènements qui les dépassent tous.

J’ai passé un bon moment avec ce livre, mais je regrette la relative brièveté de l’histoire, une centaine de pages tout au plus dans son format broché. Il aurait gagné en épaisseur. En même temps, la maison d’édition se spécialise dans les formats courts, donc…

Les descriptions sont belles et les personnages attachants, en particulier Oracle, qui suit Ygraine partout en l’appelant “Maîtresse” :

Depuis que je l’avais trouvé, au fond d’une arrière-cour sordide, dans un quartier fantôme de la ville, avec ses circuits grillés, sa tête un peu bancale, il ne m’avait plus quittée. La décharge d’un déflagrateur avait dû le toucher de plein fouet pendant la période des Grands Bûchers, endommageant ses circuits, et depuis, d’étranges images s’affichaient de temps à autre sur son écran ventral.

Une lecture sympa que je mettrais volontiers entre les mains des jeunes lecteurs (12+).

Place Colette

Rheims (Nathalie), Place Colette, Paris, Éditions Léo Scheer, 2015.

Je ne vais pas dire que je n’avais pas été prévenue parce que les critiques du livre n’y sont pas allés de main morte (je pense notamment à Jean-Marc Proust qui en fait une critique très lucide ici), mais je ne m’attendais quand même pas à ça. Par ça, j’entends le manque complet de lucidité de la part de l’auteur qui livre ici un témoignage glaçant (peu importe le terme “roman”, posté sur la couverture afin de tromper le lecteur) sur sa “liaison”, à peine entrée dans l’adolescence, avec un homme de trente ans son aîné. Pas une seule fois dans le livre, où il est maintes fois question de d’attouchements sexuels, de fellations ou encore de sodomie, non, pas une seule fois l’auteur utilise-t-elle le terme de “viol”. Elle dit même sur Europe 1, elle nous assure, “je l’ai voulu, je l’ai eu”. C’est navrant.

Pas choquant, pas étonnant, seulement navrant. Pourquoi ? Parce que Nathalie Rheims a 59 ans maintenant (bon, je vous l’accorde, elle n’avait “que” 56 ans quand le roman est paru), mais elle est loin d’être tombée de la dernière pluie et elle a une carrière d’écrivaine de près de vingt ans. Et pourtant, quel manque de lucidité quant à sa “relation” avec le prénommé Pierre !

D’accord. Elle en est amoureuse. Folle amoureuse. Comme n’importe quelle gamine de 13 ans le serait de son idole. Le problème, c’est que l’auteur est restée à ce stade d’idolâtrie. Sous l’emprise de son violeur. Sans aucun discernement.

Elle croit que c’est elle qui se donne à lui, à travers son maquillage, ses avances et son amour pour lui – elle dit même “j’étais celle qui menais la danse” (p. 196), mais c’est lui qui prend, encore et encore, jusqu’à la toute fin de l’histoire, où la narratrice – comble de l’ironie, une petite impératrice sur les devants de la scène – semble mettre un terme à la “relation”. Et aujourd’hui, enfin, en 2015, elle exhibe cette histoire comme un trophée sans jamais comprendre qu’elle a été instrumentalisée, utilisée, abusée, violée. Ça, c’est navrant.

La Classe de neige

Carrère (Emmanuel), La Classe de neige, Paris, P.O.L éditeur, 1995.

Aujourd’hui, je reviens sur une lecture que j’avais faite au lycée il y a une vingtaine d’années, parce que ce petit bijou de la littérature mérite bien qu’on y revient et qu’on s’y attarde.

C’est un récit plutôt court, même pas 150 pages dans la version folio poche, et à première vue, la couverture ne paie pas de mine. Des gamins qui se lancent des boules de neige. Ça colle avec le titre. Mais quand on regarde de plus près, on remarque que ce ne sont pas des gamins. Ce sont des mannequins. Des poupées. D’un coup, l’inquiétude plane.

Dès le début de cette histoire, une menace plane sur Nicolas. Nous le sentons, nous le savons, tout comme il le sait, au fond de lui-même l’a toujours su. Pendant la classe de neige, ses peurs d’enfant vont tourner au cauchemar. Et si nous ignorons d’où va surgir le danger, quelle forme il va prendre, qui va en être l’instrument, nous savons que quelque chose est en marche. Quelque chose de terrible, qui ne s’arrêtera pas (Quatrième de couverture).

En effet, le récit commence par une composition circulaire :

Plus tard, longtemps, jusqu’à maintenant, Nicolas essaya de se rappeler les dernières paroles que lui avait adressées son père (p. 9).

Les principaux protagonistes sont dans cette première phrase. Nicolas et son père. Nicolas est un gamin plutôt introverti, craintif à l’imagination débordante, qui n’a pas de copain dans la classe.

Personne ne pensait à l’inviter ni n’attendait d’être invité chez lui. Il était aussi effacé et craintif que Hodkann était hardi et autoritaire (p. 20).

Hodkann, autre protagoniste important, diffère déjà des autres. Non seulement il a un nom de connotation étrangère, peut-être juive, mais en plus c’est un grand gaillard,  menaçant, qui n’hésite pas à exercer sa terreur sur les plus faibles.

Et le père au “profil perdu” (p. 11) a tout l’air d’être un parent aimant mais autoritaire, surprotecteur, qui n’hésite pas à faire les quelque 400 km pour emmener lui-même son fils aîné au chalet où a lieu la classe de neige plutôt que de le laisser prendre le car comme tous les autres, mais en déposant son petit, le père oublie de sortir le sac de Nicolas du coffre.

N’ayant pas de vêtement de rechange, Nicolas s’attire l’attention de toute la classe. Il se voit proposer un pyjama par Hodkann, ce qui déclenche la hilarité étant donné que ce-dernier est le plus grand de la classe tandis que Nicolas fait partie des plus petits. Quelqu’un s’exclame qu’il va pisser dedans, et, évidemment, sa méchanceté gratuite frappait juste.

L’humidité le réveilla, et aussitôt la certitude d’une catastrophe. […] Il avait peur, peur d’eux, peur de lui-même. Il pensa qu’il fallait s’enfuir, se cacher, se liquéfier seul, loin de tous. C’était fini pour lui (p. 67 et 69).

Nicolas sort en douce, pieds nus dans la neige, et, bien que le lecteur sait déjà que cette histoire ne peut pas décemment bien finir, cette sortie nocturne est l’élément déclencheur d’un drame plus grand, une horreur sans nom, qui se trame autour de Nicolas.

 

 

Deuxième chance

Dunant (Marie-Paule), Deuxième chance, 2018.

Un roman brut, un peu dérangeant dans le bon sens, celui qui prête à réfléchir, sur Dan, un ado qui fait le tapin dans la rue pour survivre et se payer sa drogue, et sa deuxième chance : un programme de rééducation.

Autant dire tout de suite que le lecteur n’entre pas dans un monde de bisou-nounours, mais dans un monde de cruauté où les plus forts dominent les plus faibles :

– On doit tirer au sort celui qui ira se faire enculer ce soir, annonça Yann tout en avalant une taffe (p. 1).

La deuxième chance s’accompagne de l’enfer du sevrage afin de se (ré)insérer une vie normale.

Dan avait mal partout, la douleur devenait insupportable. Il allait finir fou s’il n’avait pas rapidement sa dose […] Au bout d’un long moment, il finit par sombrer à nouveau dans un sommeil sans rêves. Il avait l’impression de tomber dans un puits sans fond. Il essaya de se rattraper, mais ne trouva rien à quoi s’accrocher. Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche (p. 26).

Après sa phase de désintoxication, Dan fait l’apprentissage de la vie en communauté, des valeurs positives et, aussi, de l’amour. Un livre très touchant qui ne laisse pas indifférent.

Elle

Roffinella (Martine), Elle, Paris, Éditions Phébus, 1988.

Alors, elle se penche sur moi. Son parfum m’étourdit, me dérobe à la réalité. Ses yeux m’aveuglent et ne me laissent plus aucune chance d’échapper à cet amour-là. Ses yeux m’enlèvent. Ses lèvres cambriolent les miennes, me mordent un peu, pour y graver leur trace indélébile. Sa main s’aventure entre mes cuisses.

Fin du rêve (p. 15)

Elle est une histoire d’amour pas comme les autres. Sorti en 1988, à une époque où l’homosexualité était encore un sujet tabou pour ne pas dire considérée comme une tare, ce petit livre a fait scandale à sa parution. Il raconte l’amour d’une lycéenne pour sa professeur de français ; une passion qui ne fait que croître à force d’être retenue, différée.

Au fil des mois, ce que je prenais pour une simple admiration se transforme en une nécessité absolue de la voir, chaque jour, chaque heure, chaque instant. Déjà, je suis incapable de me détacher d’elle (p. 19-20).

Un livre à la fois doux et amer, cru et croustillant, bouleversant, pour ne pas dire renversant sur la sexualité et l’amour naissant, les premiers émois…

Moderato cantabile

Le moins que rien

PELZER Dave, Le moins que rien, tr. de l’américain par Annie Desbiens et Miville Boudreault, Paris, J’ai Lu, [1995], 2003.

Le moins que rien est le premier volet de la trilogie autobiographique de David Pelzer. Il y dépose les maltraitances très sévères, inimaginables, qu’il a subies de la part de La Mère, un monstre qui n’a de cesse d’inventer de nouvelles punitions toujours plus atroces, comme le fait de forcer son enfant à avaler de l’ammoniac, de se baigner pendant des heures dans un bain froid ou de le priver de nourriture plusieurs jours d’affilé, encore et encore. C’est un récit très dur, brut, qui marque le lecteur longtemps après la fin du livre.

David nous fait vivre sa terreur, son abandon, son isolement, son indignation, sa douleur et, enfin, ses espoirs. L’univers caché des sévices innommables subis par les enfants se dévoile peu à peu. C’est à travers les yeux, les oreilles, le corps de David que nous prenons conscience de sa détresse, puis de ce qu’il ressent lors de sa victoire sur les tortures inhumaines qu’on lui faisait subir (Valerie Bivens, assistante sociale, p. 148).

Je ne pense pas que je serais allée au bout de ma lecture si celle-ci n’avait pas commencé par la fin. Et pourtant, c’est la deuxième fois que je lis ce livre. En effet, le premier chapitre retrace le sauvetage de David, le 5 mars 1973. Dès lors, le lecteur sait que l’enfant, quels que soient les sévices qu’on lui a infligé, a survécu. Qu’il est désormais libre.

Vient ensuite le récit du bon temps, où la famille vivait, heureuse, et où tout était normal. Puis, petit à petit, La Mère atroce remplace la maman douce et aimante.

Lorsque j’avais quatre ou cinq ans, elle avait fait une chute et je me rappelle encore avoir eu l’impression qu’il ne s’agissait plus de la même femme (p. 26). […] En tout cas, le comportement de maman changea du tout au tout. Il lui arrivait – quand papa était au travail – de rester en peignoir toute la journée, allongée sur le canapé, à regarder la télé (p. 35). […] Quand elle nous grondait, sa voix n’était plus celle d’une mère aimante mais celle d’une affreuse sorcière qui me donna vite froid dans le dos (p. 35).

David n’avait d’autre refuge que l’école. Pour un temps. Le ventre creux, il s’est mis à voler des goûters aux autres enfants et, pris au flagrant délit, il est devenu le souffre-douleur à l’école aussi. De plus, La Mère veillait à ce qu’il aille à l’école dans les mêmes haillons tous les jours. “Une vraie loque humaine” (p. 56).

La Mère me privait de toute identité. Je ne cessais de me donner un mal de chien pour qu’elle me reconnaisse. Peine perdue. Une fois de plus, j’avais échoué. Un désespoir plus profond que jamais me terrassa parce que je sentais bien que c’était un cri du cœur, non des paroles provoquées par l’ivresse. Si elle était revenue en brandissant un coteau pour en finir, j’aurais été soulagé ! (p. 118)

Inutile de retracer ici les brutalités qu’on, surtout La Mère, lui faisait subir. Ce qui ressort de ma lecture de ce récit, c’est comment David va des ténèbres à une lueur d’espoir. Comment il triomphe de l’adversité et comment il survit.

Levant les yeux sur l’épais brouillard masquant le soleil, je n’ai pu m’empêcher de verser des larmes silencieuses, bouleversé par la gentillesse de la suppléante qui m’avait traité comme un être humain, non comme un déchet (p. 99).

Grâce à l’infirmière de son école, la suppléante, un autre professeur ainsi que le directeur, il est mis une fin aux sévices de La Mère lorsqu’ils la dénoncent et que la police se rend sur place, à l’école, pour constater les blessures et pour emmener David hors de l’état.

L’autre fille

ERNAUX Annie, L’autre fille, Paris, Nil, Les affranchis, 2011. J’avoue. Je n’avais jamais rien lu d’Annie Ernaux avant d’ouvrir ce livre. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir rencontré son nom, que ce soit dans des sujets de bac ou à la fac. Puis voilà. Je suis tombée sur ce petit livre qui ne paie pas de mine. C’est une lettre. Que l’auteur adresse à sa sœur, enfin non, pas sa sœur puisque, comme le dit Annie Ernaux “tu n’es pas ma sœur, tu ne l’as jamais été” (p. 12) :
Je ne t’ai jamais vue. Tu es sans corps, sans voix, juste une image plate sur quelques photos en noir et blanc. Je n’ai pas de mémoire de toi. Tu étais déjà morte depuis deux ans et demi quand je suis née. Tu es l’enfant du ciel, la petite fille invisible dont on ne parlait jamais, l’absente de toutes les conversations. Le secret (p. 12-13).
Je suis la maman d’un tout-petit qui est mort. Évidemment, je ne peux pas m’empêcher de continuer. Alors je lis.
Et naturellement, tu as dû roder autour de moi, m’environnant de ton absence dans la rumeur ouatée qui enveloppe les premières années d’arrivée au monde. Dans des récits faits à d’autres femmes, à la boutique, sur les bancs du jardin public où, faute de marchandises et de clients, elle m’emmenait tous les après-midi pendant la guerre. Mais ceux-là n’ont déposé aucune trace dans ma conscience. Ils sont restés sans images et sans mots (p. 25).
L’absence. Le secret. Et l’oubli.
Elle raconte qu’ils ont eu une autre fille que moi et qu’elle est morte de la diphtérie à six ans, avant la guerre […] A la fin, elle dit de toi elle était plus gentille que celle-là. Celle-là, c’est moi (p. 16).
Mais l’auteur dit ne pas en vouloir à ses parents : “Je ne leur reproche rien. Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant” (p. 51).
Il m’a fallu presque trente ans et l’écriture de La Place pour que je rapproche ces deux faits, qui demeuraient dans mon esprit écartés l’un de l’autre – ta mort et la nécessité économique d’avoir un seul enfant – et pour que la réalité fulgure : je suis venue au monde parce que tu es morte et je t’ai remplacée” (p. 61).
Pour finir : “Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence”.