Benameur (Jeanne), Les Demeurées, Editions Denoël, 2000.

La Varienne, la mère, et Luce, sa petite, vivent en recluses dans un petit village de campagne. Elles sont ce qu’on appelle communément des “abruties” ou des “demeurées”. “Les mots n’ont pas lieu d’être. Ils sont” (p. 11). Mais demeurées dans quoi ? Demeurées dans le silence, demeurées dans leur monde bien à elles, demeurées dans l’ignorance. Entre elles, un amour inconditionnel, sans aucun mot ; une vie rythmée par des bruits et des gestes simples :

Pourtant, l’eau déborde de la marmite, du seau, éclabousse à nouveau la dalle grise, à nouveau se répand (p. 14)

Elles dorment dans le même grand lit. Elles sont demeurées sans rien, dans “une maison de rien” (p. 15). Mais l’amour qu’elles se portent est invincible. Seul le savoir peut venir menacer cette fusion.

Un jour, l’école fait intrusion dans leur bulle :

Il a bien fallu. Tout le monde l’a dit : l’école, c’est obligatoire. La Varienne a baissé la tête (p. 21).

Nos deux demeurées ne sont pas sans réagir face à cette menace. La Varienne suit sa petite jusqu’aux grilles de l’école et rôde autour jusqu’à ce que la maîtresse lui dise “Il faut partir maintenant” (p. 22). Luce, quant à elle, demeure :

Elle n’est pas là. Elle n’est pas là. Elle donne juste les signes convenus, appris d’instinct, pour qu’on la laisse tranquille. Bien malin celui qui saurait la dénicher dans la fente du mur d’où elle n’entend plus rien, à l’abri, d’où chaque être devient un objet lointain, à peine animé. À l’abri (p. 29).

Non, l’école ne l’aura pas. Mais Mademoiselle Solange insiste pour faire pénétrer les mots dans la petite Luce, d’abord en rendant visite à leur demeure, puis en écrivant le nom de Luce au tableau. Luce M.

Luce regarde.
Il s’agit de son nom. Le nom de qui. Le nom, en grandes lettres blanches bien calmes sur le tableau.
Tout le corps de Luce se resserre, fait mur (p. 40).

Le nom de qui ? On le devine seulement, à travers le cri de La Varienne. “On pourrait croire à un cri de bête, un feulement, s’il n’y avait comme une parole tout au fond de la plainte. Le nom de la petite” (p. 44) :

De si loin Luce l’entend.
Ce chant-là est celui qui l’a portée au monde la première fois.
Ce chant-là, elle ne le sait pas, est celui que l’homme, M., a entendu, une fois, une seule, un chant qui l’a tiré de son ivresse, à la fin d’une beuverie, sur une route déserte, couché contre une grande femme, un chant qui lui a fait balbutier qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, qu’il était trop saoul, qu’il s’excusait. Un chant qui l’a fait quitter le village parce qu’il ne pouvait pas l’oublier (p. 44-45).

Les mots pénètrent malgré tout en elle : “Luce brode chaque lettre de l’alphabet et ce sont des mots entiers qui apparaissent loin derrière ses yeux rivés au canevas” (p. 68). Mais, comme il est écrit sur la quatrième de couverture, “peut-on franchir indemne le seuil de ce monde ?”

Mademoiselle Solange comprend, trop tard, ce qu’elle est venue perturber :

Mademoiselle Solange a envie de leur crier à toutes les deux qu’elle comprend, qu’elle a enfin compris, qu’elle ne tentera plus rien avec ses pauvres mots de craie et d’encre.
Plus rien.

C’est un soir, chez elle, longtemps après l’école. Elle s’est levée, prise par ce besoin absolu d’aller leur dire tout.
Elle pleure, ne s’en rend pas compte.
Elle pleure.
Elle, elle ne connaîtra jamais leur plénitude (p. 59).

Ce court roman, magistral, pose un regard sur les limites de l’enseignement et pousse à s’interroger sur l’humanité dans toute sa diversité.