Springora (Vanessa), Le Consentement, Grasset, 2020.

Le Trésor de la langue française définit ainsi le terme « consentement » : Consentement : Domaine moral. Acte libre de la pensée par lequel on s’engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose. Domaine juridique. Autorisation de mariage donnée par les parents ou le tuteur d’un mineur (p. 39).

La quatrième de couverture s’ouvre sur les dernières lignes du prologue, puis, juste après, sur la notion de séduction. Le lecteur y apprend en effet que Vanessa Springora avait été « [s]éduite à l’âge de quatorze ans par un célèbre écrivain quinquagénaire ». Le choix de ce terme, « séduite », en lien avec le titre de l’ouvrage, « Le Consentement », peut nous amener à penser que l’auteur se réfère à la première définition du Trésor de la langue française. Celui du domaine moral. Le fait de « s’engage[r] entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose ». Des relations sexuelles avec un homme d’un certain âge, dans ce cas précis. Mais c’est sans prendre en compte le début de la définition : « acte libre de la pensée ». Est-ce que, en étant mineur(e), et donc un sujet vulnérable qu’il faut protéger, on peut consentir, en toute connaissance de cause, à avoir des relations sexuelles qui, de plus est, avec une personne ayant autorité ? Non. Du moins, c’est ce que s’accordent à dire, aujourd’hui, la très grande majorité des personnes, spécialistes ou non. Pourquoi alors avoir intitulé son livre « Le Consentement » ? L’absence, dans le titre, d’un point d’interrogation, doit nous alerter – il ne s’agit ni d’une affirmation ni d’une interrogation quant au consentement de la jeune fille – mais cette absence nous oriente vers la deuxième définition du Trésor de la langue française. Celui du domaine juridique. « Autorisation de mariage donnée par les parents ou le tuteur d’un mineur ». Ne nous leurrons pas. Il n’est nulle part question dans Le Consentement d’un mariage en bonne et due forme. Aucune cérémonie, aucun acte juridique, ne vient célébrer ou celler les rapports entre la jeune V. et celui qu’elle nomme G.M. Cela étant, il y est question de parents démissionnaires qui ne prennent pas leurs responsabilités d’adultes, qui consentent quelque part à cette relation plus que biaisée et en aucun cas d’égal à égal, qui donnent leur accord, explicite ou implicite, à cette « union », ainsi que des « dérives d’une époque », de « la complaisance d’un milieu littéraire » (quatrième de couverture), voire de la société en général, car, au final, rares sont les personnes dans ce témoignage à s’insurger contre l’anomalie, le grotesque,  de la situation – le fait que la jeune V. est « attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège » (p. 112-113) – et encore moins le fait qu’elle se retrouve « dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter » (p. 113).

V. poursuit en ces termes : « De tout cela j’ai conscience, malgré mes quatorze ans, je ne suis pas complètement dénuée de sens commun. De cette anormalité, j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité » (p. 113), avant de terminer le chapitre sur la notion de l’ambivalence. Si la jeune V. n’était pas consentante, dans tous les sens du terme – rappellons-nous la notion d’acte libre de la pensée – est-ce que cela faisait d’elle, comme ont pu l’affirmer, plus tard, des thérapeutes, la « victime d’un prédateur sexuel » (p. 113) ? « Pendant des années », écrit la narratrice, « je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître » (p. 163). Elle poursuit en ces termes : « Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide […] L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détourné, sans qu’on en ait clairement conscience » (p. 163). En effet, sur la même page : « comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ?»

Dépossédée de son identité, réduite à la seule initiale de son prénom, pas en phase avec son statut ou état de victime, « [elle] n’en [a] pas encore fini avec l’ambivalence » (p. 113). Je rejoins entièrement la narratrice lorsqu’elle affirme « qu’il est extrêmement difficile de se défaire d’une telle emprise, dix, vingt ou trente ans plus tard. Toute l’ambiguïté de se sentir complice de cet amour qu’on a forcément ressenti, de cette attirance qu’on a soi-même suscitée, nous lie les mains » (p. 203).

Dans la quatrième partie du Consentement, la narratrice retrace les phases de « la déprise » de l’agresseur, « l’ogre » (p. 130) ou « le vampire » (p. 171), de sa proie. La déprise commence par la lecture des « livres interdits » (p. 121). V. commence à se poser des questions : « En devenant une des héroïnes des romans de G., de ses carnets noirs, deviendrai-je moi aussi le support de pratiques masturbatoires pour lecteurs pédophiles ? » (p. 121-122). Et, de là, elle poursuit : « Si G. est bien le pervers qu’on m’a tant de fois dépeint, le salaud absolu qui, pour le prix d’un billet d’avion vers les Philippines, s’offre une orgie de corps de petits garçons de onze ans, en justifiant ses actes par le simple achat d’un cartable, alors cela fait-il de moi aussi un monstre ? [V.] tente immédiatement de refouler cette idée. Mais le venin est entré, et il commence à se répandre » (p. 122).

Tout comme Christophe Tison qui écrit dans Il m’aimait qu’il se sentit «  soudain très seul » (p. 131), la narratrice du Consentement se sent « avilie, et plus seule que jamais » (p. 129). Partant de ce constat, elle «  rase les murs, [fait] des détours impensables en empruntant les rues les moins fréquentées. Chaque fois [qu’elle] croise [son] reflet dans une glace, [son] corps se fige et [elle a] le plus grand mal à le remettre en mouvement » (p. 123). « Au fil des jours, je m’éveille à une nouvelle réalité. Une réalité que je me refuse encore à accepter dans sa totalité, car elle risquerait de m’anéantir » (p. 132). Et, en effet, plus loin :  « Mon corps était fait de papier, dans mes veines ne coulait que de l’encre, mes organes n’existaient pas. […] Je n’appartenais plus au monde matériel » (p. 174). Dans la partie intitulée « L’Empreinte », la narratrice passe par un épisode psychotique « avec une phase de dépersonnalisation » excellemment bien décrit, du doute quant à son existence jusqu’à la question, arrivée à l’hôpital de psychiatrie, « Alors tout ça, c’est vrai ? Je ne suis pas… une fiction ? » (p. 177).

Comment dans ces conditions (re)prendre sa vie, comment (re)devenir le sujet de son histoire ? En prenant « le chasseur à son propre piège, [en l’enfermant] dans un livre » (quatrième de couverture).  « C’est l’homme que j’aime qui m’en a finalement convaincue. Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps » (p. 202).