Benameur (Jeanne), Laver les ombres, Actes Sud, 2008.

« Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait » (p. 6). Mais quel portrait ? Celui de Lea qui qui ne peut s’abandonner ou celui de Romilda, sa mère, qui a fait l’inconevable par amour ?

Lea vit à Paris. Elle est danseuse professionnelle et « [d]ans son appartement sous les toits, elle a réussi à garder une pièce entièrement vide. Un luxe dans une ville où chaque mètre carré coûte si cher. […] Pour rien au monde elle ne céderait ce territoire nu » (p. 7).  Elle y danse. « Là, son corps se déploie » (p. 8). « C’est sa façon de trouver place dans la vie. Lea est chorégraphe par nécessité » (p. 9). Cependant, « c[e] matin, une peur à laquelle rien ne résiste la diffracte à l’intérieur. Elle est toujours aussi démunie. A nouveau livrée à cette impression de vivre avec des éclats de bombe sous la peau » (p. 9). Lea « tombe dans le silence de sa mère » (p. 10).

« Sa mère ne demande jamais rien. Ni visite. Ni invitation aux spectacles. Elle n’a besoin de rien, ne se déplace presque pas. Lea lui a toujours gardé une place. A chaque création, au premier rang. La place est toujours restée vide. Sans aucune explication » (p. 11).

La mère, Romilda, une vieille dame désormais, vit en recluse dans une « petite ville au bord de l’océan » (p. 79) et ne s’occupe guère plus que de son jardin. Elle a grandi à Naples pendant la guerre. Une fois arrivée en France, « [e]lle n’était plus jamais retournée en Italie » (p. 128). Elle n’a pas transmis sa langue à sa fille. « La mère disait, têtue Ton père voulait le français, rien que le français » (p. 28). Mais [l]’autre langue, interdite, continuait à vibrer (p. 29). Lea a appris l’italien « dans les livres. Rien que dans les livres » (p. 29). Son corps, Lea l’a appris « en s’appuyant à celui de sa mère. […] Sa mère l’a éduquée par vibrations. Sans le vouloir. Sans le savoir. Dans sa langue, on dit da sola pour les choses qui se font toutes seules. Et elles, elles étaient toutes seules. Et les choses se faisaient. Da sola, c’est le titre de sa prochaine création pour la scène […] Installer le corps de sa mère dans sa création, c’est ce qu’elle a décidé (p. 20-21).

Lea a perdu son père, tombé d’une falaise, quand elle avait de six ans. « Son père mort, elle ne l’a pas vu. Il était déjà dans un cerceuil quand on lui a permis de venir dans la chambre. On ne voulait pas qu’elle le voie. Défiguré par sa chute. Pas un spectacle pour une petite fille » (p. 30).

« Petite, elle a appris à guetter les signes de ce qu’on cache. C’est dans le corps que cela a lieu. Et cela se reflète aussi, partout autour. Les mots ne viennent qu’après. Ou pas » (p. 34). Mais, hier, au téléphone, « [s]a mère a murmuré qu’elle avait des choses, importantes, à lui dire » (p. 11).

« Alors ont lieu l’épreuve de la parole et celle de l’écoute. Jusqu’où une mère peut-elle dire ? Jusqu’où une fille peut-elle entendre ? C’est ce péril fertile de la parole partagée qui est au cœur du roman » (quatrième de couverture).