ERNAUX Annie, L’autre fille, Paris, Nil, Les affranchis, 2011.

J’avoue. Je n’avais jamais rien lu d’Annie Ernaux avant d’ouvrir ce livre. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir rencontré son nom, que ce soit dans des sujets de bac ou à la fac. Puis voilà. Je suis tombée sur ce petit livre qui ne paie pas de mine. C’est une lettre. Que l’auteur adresse à sa sœur, enfin non, pas sa sœur puisque, comme le dit Annie Ernaux “tu n’es pas ma sœur, tu ne l’as jamais été” (p. 12) :

Je ne t’ai jamais vue. Tu es sans corps, sans voix, juste une image plate sur quelques photos en noir et blanc. Je n’ai pas de mémoire de toi. Tu étais déjà morte depuis deux ans et demi quand je suis née. Tu es l’enfant du ciel, la petite fille invisible dont on ne parlait jamais, l’absente de toutes les conversations. Le secret (p. 12-13).

Je suis la maman d’un tout-petit qui est mort. Évidemment, je ne peux pas m’empêcher de continuer. Alors je lis.

Et naturellement, tu as dû roder autour de moi, m’environnant de ton absence dans la rumeur ouatée qui enveloppe les premières années d’arrivée au monde. Dans des récits faits à d’autres femmes, à la boutique, sur les bancs du jardin public où, faute de marchandises et de clients, elle m’emmenait tous les après-midi pendant la guerre. Mais ceux-là n’ont déposé aucune trace dans ma conscience. Ils sont restés sans images et sans mots (p. 25).

L’absence. Le secret. Et l’oubli.

Elle raconte qu’ils ont eu une autre fille que moi et qu’elle est morte de la diphtérie à six ans, avant la guerre […] A la fin, elle dit de toi elle était plus gentille que celle-là. Celle-là, c’est moi (p. 16).

Mais l’auteur dit ne pas en vouloir à ses parents : “Je ne leur reproche rien. Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant” (p. 51).

Il m’a fallu presque trente ans et l’écriture de La Place pour que je rapproche ces deux faits, qui demeuraient dans mon esprit écartés l’un de l’autre – ta mort et la nécessité économique d’avoir un seul enfant – et pour que la réalité fulgure : je suis venue au monde parce que tu es morte et je t’ai remplacée” (p. 61).

Pour finir : “Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence”.

 

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