Carrère (Emmanuel), L’Adversaire., P.O.L éditeur, 2000

Le 9 janvier 1993, la France est secouée par un fait divers inimaginable. Ce jour-là, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses deux enfants et ses parents, puis tente de se suicider. Plutôt que d’avouer aux siens qu’il leur avait menti pendant des années, Romand a préféré les tuer avant que le mensonge sur sa vie professionnelle et privée n’éclate au grand jour.

Emmanuel Carrère s’est aussitôt intéressé à ce fait divers. Six mois après les meurtres, Carrère écrit une lettre à Romand lui disant qu’il voudrait « autant qu’il est possible, essayer de comprendre ce qui s’est passé et en faire un livre » (p. 36). N’ayant pas de réponse de la part de Romand, Carrère a écrit La classe de neige (dont je parle ici) « après un premier abandon de l’affaire Romand en y intégrant l’image essentielle qu’avait fait naître sa personnalité » (E. Carrère cité par Jean-Pierre Tison dans Lire, février 2000). Si l’on ne peut pas dire que l’histoire de La classe de neige, paru en 1995, est inspirée de l’affaire Roland, comme le sera quelques années plus tard L’Adversaire, elle garde toutefois des liens étroits avec ce fait divers : « L’Adversaire est à la fois une espèce de pré- et de post-scriptum à La classe de neige. Pour moi, ce sont des livres jumeaux. L’un exploite l’imagination littéraire, l’autre l’exactitude du document » (E. Carrère cité par Jean-Pierre Tison dans Lire, février 2000).

L’enquête qui a suivi les meurtres a révélé que Jean-Claude Romand n’était pas un médecin comme il le prétendait mais, « chose plus difficile à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis dix-huit ans » (quatrième de couverture de la collection Folio). « Un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand » (p. 99-100). Dans ce livre, Carrère a « essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence. D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail » (quatrième de couverture de la collection Folio). Au terme du livre, comme l’indique Claire Devarrieux, « Emmanuel Carrère se demande “est-ce que ce n’est pas encore l’adversaire qui le trompe” à propos de la foi catholique invoquée désormais par Jean-Claude Romand » (Libération, 6 janvier 2000, p. 1-2).