Kristof (Agota), « La Trilogie », Éditions du Seuil, « Points », 2006

**************** SPOILERS *********************************************

[Claus] pose cinq cahiers d’écolier sur la table. Peter les ouvre l’un après l’autre :
– Je suis vraiment curieux de savoir ce que contiennent ces cahiers. Est-ce une sorte de journal ?
Claus dit :
– Non, ce sont des mensonges.
– Des mensonges ?
– Oui. Des choses inventées. Des histoires qui ne sont pas vraies, mais qui pourraient l’être (Le Troisième mensonge, p. 84).

En commençant la lecture de la Trilogie par Le Grand Cahier, le lecteur a d’abord l’impression qu’il y a deux narrateurs, Claus et Lucas, des jumeaux, qui racontent leur vie à la campagne chez leur grand-mère pendant la guerre. C’est du moins ce que suggère le contenu ainsi que la narration à la première personne du pluriel.

Un certain nombre d’éléments viennent cependant perturber cette lecture. Le premier élément susceptible de nous intéresser est la désignation du cahier dans lequel les jumeaux recopient leurs leçons : « le Grand Cahier », qui n’est autre que le titre du roman que nous sommes en train de lire. Les titres de leurs compositions coïncident également avec les titres des chapitres du livre, par exemple « L’arrivée chez Grand-Mère » ou « Nos travaux ». Ces éléments indiquent clairement que nous sommes en train de lire le résultat des compositions jugées dignes d’être recopiées dans « le Grand Cahier ». Si ce n’est pas assez pour nous convaincre, il y a également l’information du nombre de feuilles dont disposent les garçons pour écrire leurs compositions. Il ne s’agit en effet que de deux feuilles, ce qui coïncide avec le nombre de pages qui constitue chaque chapitre du livre Le Grand Cahier.

Néanmoins, le lecteur est assuré de lire une histoire « vraie », car les compositions qui ont été recopiées dans le Grand Cahier l’ont été parce qu’elles décrivent « ce qui est » (Le Grand Cahier, p. 33), ce que les jumeaux voient, entendent et font.

Dans le deuxième volet de la trilogie, La Preuve, la narration à la troisième personne du singulier rompt le contrat de lecture qu’avait initialement instauré le « nous » dans Le Grand Cahier. Les chapitres sont beaucoup plus longs et ne portent plus de titre, mais sont numérotés. Les sept premiers chapitres sont focalisés sur Lucas tandis que le huitième et dernier chapitre est focalisé sur Claus. A la fin du livre, le lecteur découvre également un procès-verbal et un post-scriptum écrits par les autorités de la ville de K. Claus a été incarcéré en attendant son rapatriement au pays D. Les autorités ont examiné le manuscrit en possession de Claus et ont tiré la conclusion que « l’écriture est de la même main du début à la fin et les feuilles ne présentent aucun signe de vieillissement » et que « la totalité de ce texte a été écrite d’un seul trait, par la même personne, dans un laps de temps qui ne peut remonter à plus de six mois, c’est-à-dire par Claus T. lui-même pendant son séjour dans [la] ville [de K.] » (La Preuve, p. 187). Tous ces éléments portent à croire que Le Grand Cahier et La Preuve sont des fictions dans la fiction.

Quant au Troisième mensonge, il est écrit à la première personne du singulier, ce qui rompt encore une fois le pacte de lecture qu’avaient instauré le « nous » et le « il ». La structure du récit change complètement encore une fois. En effet, il n’y a plus de chapitres mais seulement deux parties distinctes. Dans la première partie, le lecteur apprend que Claus T. est arrivé dans la petite ville de son enfance le 22 avril, « après quarante ans d’absence » (Le Troisième mensonge, p. 43). Il est resté trois semaines à l’hôtel situé sur la place Principale, pour ensuite louer l’appartement au-dessus de la librairie. Il a demandé la prolongation de son visa à quatre reprises, mais sa quatrième demande lui a été refusée au mois d’août (La Preuve, p. 185-187). Claus reste dans la ville de K. malgré ce refus, et ce n’est que le 30 octobre de la même année que Claus se fait arrêter suite à une bagarre dans un bar (Le Troisième mensonge, p. 68-70). Lors de son interrogatoire, Claus a prétendu avoir passé son enfance chez sa grand-mère dans cette ville avec son frère jumeau Lucas T., et déclare vouloir rester dans la ville jusqu’au retour de ce frère. Claus prétend prouver l’existence de son frère Lucas par un manuscrit. Les autorités arrivent toutefois à la conclusion suivante :

En ce qui concerne le contenu du texte, il ne peut s’agir que d’une fiction car ni les événements décrits ni les personnages y figurant n’ont existé dans la ville de K., à l’exception toutefois d’une personne, la grand-mère prétendue de Claus T., dont nous avons retrouvé la trace. Cette femme possédait en effet une maison à l’emplacement de l’actuel terrain de sport. Décédée sans héritier il y a trente-cinq ans, elle figure sur nos registres sous le nom de Maria Z., épouse V. Il est possible que pendant la guerre on lui ait confié la garde d’un ou de plusieurs enfants (La Preuve, p. 187).

En ce qui concerne le prénom Claus, il s’agit en réalité de Lucas, qui a donné un faux nom en traversant la frontière : « L’enfant signe le procès-verbal dans lequel se trouvent trois mensonges. L’homme avec qui il a traversé la frontière n’était pas son père. L’enfant n’a pas dix-huit ans, mais quinze. Il ne s’appelle pas Claus » (Le Troisième mensonge, p. 80). Ces affirmations rendent caducs les événements racontés dans La Preuve, où le lecteur apprend que Lucas est resté vivre dans la maison de « Grand-Mère », alors qu’il a traversé la frontière et ne vit plus du tout dans la ville de K. Il y a cependant un certain nombre de détails qui permettent de penser que tout n’est pas mensonge, notamment l’aveu de Lucas dans Le Troisième mensonge : « j’essaie d’écrire des histoires vraies mais, à un moment donné, l’histoire devient insupportable par sa vérité même, alors je suis obligé de la changer » et « j’essaie de raconter mon histoire mais [… je ne le peux pas, je n’en ai pas le courage, elle me fait trop mal. Alors, j’embellis tout et je décris les choses non comme elles se sont passées, mais comme j’aurais voulu qu’elles se soient passées » (Le Troisième mensonge, p. 14).


La Trilogie d’Agota Kristof se trouve dans les librairies et points de vente habituels soit dans une édition collector avec les trois récits ensemble, regroupés sous le titre La Trilogie, soit chaque récit pour soi, c’est-à-dire Le Grand Cahier, La Preuve et Le Troisième mensonge.

Pour qui s’intéresse de près à La Trilogie, il y a un livre très stimulant de Valérie Petitpierre, Agota Kristof – D’un exil à l’autre, issu de sa thèse de doctorat.