Roffinella (Martine), Kilogramme Zéro, Genève, 5 Sens Éditions, 2018.

Debout dans la salle de bains elle observa le placard où dormait sa balance depuis seize semaines deux jours cinq heures et quatre minutes. Il ne fallait pas la reprendre ; mais le désir de savoir s’était rallumé d’un seul coup tel le feu aux poudres (p. 11).

Elle – jamais nommée -, une parisienne, la quarantaine, qui “démissionne de son emploi intéressant bien payé que tout le monde lui enviait” (p. 59), pour partir vivre dans une petite maison de campagne dans un hameau perdu au milieu de nulle part, sans commerces et presque sans habitants, car on l’avait “diagnostiquée anorexique avec préconisation de séjourner en clinique spécialisée” (p. 59).

Au début elle ne se pesait pas cinq fois par jour. Sa balance n’était qu’une amante occasionnelle (p. 23) […] Elle tenta de se souvenir d’un temps où cette histoire de poids n’avait pas compté ; où elle mangeait sans réfléchir (p. 16).

Mais la question reste sans réponse. Seul compte le chiffre que lui annonce son amante la balance. 55 kilos, 50 kilos, 48 kilos… mais quand s’arrêtera le décompte ? D’autant plus qu’elle

n’était pas non plus lancée dans un programme de suicide annoncé par inanition. Mourir de faim n’était pas son but. Le ratatinement progressif de ses chairs ne faisait pas non plus partie de ses ambitions. Mais que voulait-elle donc ? (p. 30).

Elle se défait petit à petit de ses amis, s’isole de plus en plus :

Ce moment particulier de son existence s’accompagna simultanément d’un vide amical entrepris avec soin. Au fur et à mesure que son poids diminuait la nécessité d’échanger s’amenuisait ; elle perdait des kilos en même temps que des paroles. Les dialogues commencèrent de l’ennuyer (p. 37).

Et elle va de “révélation” en “révélation” :

Contrairement à ce qu’on lui avait dit et appris la joie n’était donc pas légère ; en l’occurrence l’avait engrossée de deux kilos à son insu (p. 55).

Ou encore :

Elle comprit en un éclair pourquoi on mangeait le corps et on buvait le sang du Christ lors de l’Eucharistie (p. 62).

Il y a cependant quelque chose avec ses révélations, quelque chose de profondément dérangeant, de l’ordre de l’image déformée que la narratrice a d’elle-même et qui nous est révélée dans ces pages. Tout se résume en effet à une seule question : “Kilo de plume ou kilo de plomb ?” (p. 62).

Dans cette histoire de poids, la narratrice va, de page en page, vers un anéantissement progressif d’elle-même, voire de son identité, de son soi.

Juchée dessus elle eut soudain un très grand besoin d’entendre une gentillesse.
Elle fut exaucée : “Vous avez perdu 100 grammes.”
Après la joie réconfortante vint la question : 100 grammes de quoi ? Avait-elle perdu d’elle-même ou de ses liens amicaux qui pour le moment l’encombraient encore et lui causaient du souci ? (p. 39)

Pour reprendre les termes de la quatrième de couverture, “Kilogramme Zéro trace l’histoire presque indicible d’une femme aux prises avec son corps. Très vite elle s’aperçoit qu’au-delà de ses formes, c’est son existence propre qui est en jeu, mise en balance – dans tous les sens du terme. Kilogramme Zéro suit cette solitude qui peu à peu s’efflanque, dans une quête du soi ultime et dépouillé, en vue de son exact “point de floraison”.”