Heberlein (Ann), Je ne veux pas mourir, mais en finir avec la vie, Expérience bipolaire et suicide, Actes Sud, « Questions de société », 2011.

Ann Heberlein va avoir « trente-huit ans » et elle est « parvenue à tout ce qui est censé rendre heureux un être humain » (p.43) : un mari aimant, trois enfants, un travail valorisant en tant que journaliste… et pourtant la vie lui est insupportable de sorte que la voilà de nouveau dans la salle d’attente des urgences psychiatriques :

La salle d’attente de Sankt Lars. Je m’y suis sentie chez moi à toutes les étapes de ma vie. Quoi qu’il arrive, elle m’attend, infaillible, inaltérable. […] J’ai connu la salle d’attente de Sankt Lars alors que j’étais sans emploi, serveuse, aide-soignante, étudiante, doctorante, maître de conférences intérimaire, docteur en éthique, écrivain et journaliste littéraire. Ou encore célibataire, concubine, mariée, séparée, enceinte, mère de deux enfants, puis mère de trois enfants (p. 11-12).

Il y règne « une angoisse monumentale » (p. 10) : « Personne ne bouge. Personne n’esquisse le moindre geste vers l’autre, ne propose un mouchoir. Un câlin. Un mot de consolation. Ce serait un terrible manquement à l’étiquette de la salle d’attente de Sankt Lars, où chacun respecte pleinement l’angoisse de l’autre » (p. 10).

Difficile de cerner ce qui l’amène aux urgences cette fois-ci, d’autant plus qu’elle ne veut pas mourir, seulement « en finir avec la vie » : « Une authentique aporie, un dilemme philosophique insoluble, une situation anxiogène en soi » (p. 13). On serait tenté de croire que cette volonté d’en finir est en lien avec le viol qu’elle a subi un jour d’été en 1991, mais non, rien à voir, ses démons la hantent depuis bien avant.

Mais quels démons ? Elle qui a « tout ce qu’on peut désirer, voire plus » (p. 39), au passé sans un ombre, de quels démons peut-elle bien être habitée ? « Objectivement, elle a réussi. CV brillant et apparence lustrée. Et pourtant – [la] revoilà (p. 19). « Pourquoi une guerre mondiale fait-elle constamment rage dans [s]on cerveau ? Pourquoi [est-elle] privée de repos ? Pourquoi [a-t-elle] l’impression que [s]a tête va exploser en mille morceaux ? » (p. 39). Comme le dit Ann, « [o]n cherche parfois en vain une explication » (p. 103) :

Dans un ouvrage de 1976, [Jean Améry] confie que l’idée de se donner la mort l’habite depuis sa plus tendre enfance, qu’elle a toujours été présente à son esprit, telle une possibilité permanente, une fuite, une solution, une pensée obsédante. L’échec. Qui était Jean Améry ? Quelle a été sa défaite totale ? Il a survécu à Auschwitz. Il a survécu à Buchenwald. Il a survécu à Bergen-Belsen. […]Il a subi la torture et les camps de concentration à vingt ans passés, alors que ses idées noires le poursuivaient déjà depuis l’enfance. Rien à voir avec Auschwitz, donc. Ni les miennes avec mon viol. Dommage, n’est-ce pas ? Ce serait tellement plus facile de considérer que je veux en finir avec la vie à cause de l’ignoble brute qui m’a violée pendant toute la nuit du 6 juin 1991, et que Jean Améry a avalé les somnifères qui ont mis fin à ses jours le 17 octobre 1978, parce qu’il avait vécu des choses épouvantables pendant la Seconde Guerre mondiale (p. 103).

Ann refuse que sa maladie psychique soit considérée comme une « construction » : « Mon mal-être est parfaitement réel, je vous le garantis. Mes périodes hypomaniaques se manifestent à travers des symptômes aussi tangibles que ceux de mes dépressions, lorsqu’elles prennent le relais. Et je ne souffrirais pas moins de mes angoisses si elles étaient socialement mieux acceptées. Elles ne guériront pas plus que le cancer, l’épilepsie ou le VIH sous prétexte qu’on en parle. Angoisses, dépressions, psychoses, bipolarité sont des maladies à forte mortalité. Des questions de vie ou de mort. […] Tout ce que je réclame, c’est le même droit aux soins que l’on prodigue à tous les patients dont la vie est en danger » (p. 69).

Elle « souhaite que ce texte soit publié car [elle] veu[t] raconter l’effet que la lutte permanente contre une pulsion suicidaire peut avoir sur la vie d’un individu, les difficultés que l’on rencontre lorsqu’on souffre d’une maladie chronique dont les symptômes ne se voient pas à l’œil nu, et le peu d’aide qu’on nous propose » (p. 138). Son but « n’est vraiment pas de promouvoir le suicide. Je n’encourage pas cette solution. Il s’agit d’une très mauvaise issue. Mais je trouve important d’en parler, puisque c’est une réalité. Pour nous qui ne parvenons pas à gérer l’existence. Nous qui vivons avec le poids d’une expérience fondamentale de l’échec et la honte de ne pas supporter la vie » (p. 110).