Tison (Christophe), Il m’aimait, Paris, Éditions Bernard Grasset, 2004.

Ne nous méprenons pas sur le titre. Il m’aimait n’a rien d’une histoire d’amour – au contraire, c’est une histoire d’emprise, de violences et d’agressions sexuelles :

Quand il eut fini, il prit ma main et la posa sur son sexe. Il était énorme et trempé. Mes doigts en faisaient à peine le tour et dans ma naïveté d’enfant, je crus qu’il s’était fait pipi dessus. De la pisse ! C’était dégueulasse (p. 13).

Pendant des années, Christophe Tison a caché avoir été la victime de Didier, un ami de la famille. “Par honte, par impuissance, par culpabilité ?” interroge la quatrième de couverture avant de poursuivre en ces termes : “Et si la victime n’avait pas que du dégoût pour son bourreau ? Et si le pédophile aimait l’enfant qu’il abîme pour le reste de sa vie d’homme ?”

C’était en 2004 et j’avais vu un petit reportage à la télé qui parlait de ce livre. Je l’ai acheté dès le lendemain. Aussitôt lu et maintes fois relu. Avec des passages entiers soulignés au crayon de bois et des pages cornées – pardon à qui cela déplaise – pour m’y retrouver avec plus de facilité lors de mes relectures successives. Autant dire tout de suite que je reviens sur une lecture qui m’a profondément marquée. Et aujourd’hui, avec l’affaire Epstein et son suicide qui tombe tellement bien pour ses “amis”, j’ai pris la décision de partager cette lecture. Je commence par ce passage :

“D’accord, j’ai douze ans, mais au lit, c’est boum boum ! Au lit, c’est OK, tu vas voir.”
C’était une petite fille très brune, les cheveux coupés au bol, qui disait ça à la caméra en souriant. Cela se passait aux Philippines, ça s’appelait Les trottoirs de Manille. On parla beaucoup à l’époque de ce premier documentaire sur le tourisme sexuel. […] Didier me dit qu’il trouvait ça ignoble, oui ignoble, et qu’il allait avec une association, intenter un procès au réalisateur, parce que ça ne se passait pas du tout comme ça dans la réalité. […]

Je compris qu’il était allé aux Philippines […] Je compris surtout qu’il avait des amis qui lui ressemblaient. Je le vis soudain entouré d’un réseau infini d’adultes qui aimaient eux aussi les enfants […] Je vis confusément des dizaines de Didier, des centaines d’hommes dans le monde entier, qui trouvaient normal de coucher avec des enfants. Et d’autres qui les écoutaient en se disant que, peut-être, ils avaient raison. Que l’amour ne devait pas avoir de barrières. […] Je me sentis soudain très seul. Sans personne à qui parler et j’entendais cette petite fille répéter de l’autre côté de la planète, en souriant : “Au lit, c’est boum boum !” (p. 129-131).

Un “réseau infini d’adultes”. C’est écrit noir sur blanc. Et malheureusement, c’est trop souvent encore aujourd’hui le cas. On dit bien que “qui se ressemble s’assemble” et ça vaut aussi pour les pédocriminels. Avec l’internet et l’ère du numérique, peut-être plus encore. Mais le pire, …

… [l]e pire est que Didier était le même dans la nuit et dans la journée. Toujours aussi protecteur et sympathique. Je ne parvenais pas à lui en vouloir et je ne comprenais rien. Rien, sauf qu’il ne fallait pas en parler et qu’à force de sucer mon zizi tout raide dans sa bouche comme une tétine, il allait me faire ressentir un drôle de plaisir, un plaisir inconnu (p. 19).

“Protecteur” et “sympathique”, voilà en quels termes l’auteur-narrateur décrit son violeur. La notion de plaisir y est clairement posée, dès le départ, alors qu’on parle ici d’agressions sexuelles. Sujet tabou. Les psychiatres et les psychologues le savent bien pourtant. Que cette notion de plaisir peut exister. Mais personne n’en parle. Sauf dans ce livre choc, empreint d’une tristesse et d’un sentiment de culpabilité à la limite de l’indicible.

L’emprise est clairement identifiée : “J’avais l’impression qu’il était le seul être au monde qui se préoccupait de moi et j’y courais plein de joie et la mort dans l’âme […] Didier m’accueillait comme si j’étais l’enfant-roi, il séchait mes cheveux et m’installait confortablement sur son canapé-lit au milieu des coussins. A chaque fois, j’oubliais un instant le scénario. Il était invariable” (p. 21-22).

Et chaque jour, il avançait moins masqué. Il disait à qui voulait l’entendre qu’il aimait les enfants. Que les enfants étaient formidables […] Pour joindre le geste à la parole, il venait nous embrasser dans notre chambre afin de nous dire bonne nuit et glissait longuement la main sous les draps. (Je n’étais plus nulle part en sécurité.) (p. 24-25).

La peur fait, elle aussi, partie du tableau :

Cette photo sur la couverture, c’est moi. je dois avoir dix ou onze ans. Peut-être douze. […] Il en existe d’autres où je suis debout, nu toujours, avec masquant mon sexe, un livre de nouvelles intitulé Histoires à faire peur. Je me souviens que ces clichés faisaient beaucoup rire Didier. Des Histoires à faire peur, en effet. La peur que je ressentais alors… (p. 9).

L’ambivalence des sentiments de la victime pour son bourreau est également rendue avec justice :

J’aurais voulu qu’il disparaisse. Qu’il ne soit jamais venu. Il me répétait qu’il m’aimait, oui, qu’il m’aimait, et je lui disais que moi aussi je l’aimais mais que c’était fini. Fini pour de bon cette fois (p. 146).

Chaque chapitre, à l’exception de l’avant-propos, se clôt sur une petite phrase en italique qui scande véritablement le texte. De même, la toute fin, alors que le lecteur se plaît à croire que l’auteur-narrateur est enfin libre, se termine par une autre phrase en italique, que je ne dévoile pas ici, mais qui laisse entendre que ce n’est peut-être pas si simple que ça :

J’avais enfin la force de m’échapper et de l’affronter […] Je me sentais incroyablement neuf. Ma petite mobylette me conduisait dans un monde nouveau […] Un monde sans peur (p. 148 et 150).