Saint-Bois (Danièle), Dies Irae, Paris, Éditions Julliard, 2005.

Elle s’appelle Alicia D., mais qu’importe ? Elle pourrait être votre sœur, votre voisine voire vous-même. Elle a cinquante-quatre ans, mais

“Ce n’est qu’une façon de parler ou de penser. On n’a pas cinquante ans ou trente ou dix. On n’a rien. Sinon un sac plus ou moins lourd à traîner, bien que vide. Car les ans sont du vide. Le passé, de l’air, rien, tout comme demain ou l’heure qui doit suivre et qui n’existe pas” (p. 14).

Et pourtant, la narratrice répète son nom à plusieurs reprises : “Je m’appelle Alicia D.” (p. 13, p. 15). Elle est née un 6 – ce qui aurait dû lui porter chance “commençant ainsi [s]a vie par le premier nombre parfait d’une série très sélective, établie par Pythagore” (p. 17), mais voilà qu’elle se meure d’un cancer du foie. Les médecins ont tout essayé, plus qu’il n’aurait fallu, voire plus que ce qui était admissible, et arrivée au bout du rouleau, au bout de tout espoir, Alicia “décid[e] de [s]e faire euthanasier” (p. 19) : “Je veux plus, lui dis-je, plus que l’arrêt du traitement, je veux mon dû. Je veux l’ultime traitement. Tuez-moi” (p. 24-25).

Dédié “À toutes celles et à tous ceux / qui ont choisi de partir / hors la loi / et sans bruit / Aux passeurs clandestins / Aux soeurs de la miséricorde” (p. 7), Dies Irae est non seulement un “jour de colère”, c’est une révolte, c’est le dernier cri de la vie au moment où elle se dérobe.

La beauté du texte, la beauté de l’encre noir sur le papier crème comme la couleur bleue qu’Alicia cherche dans une ultime tentative à rendre – elle a “de la peinture dans [s]a valise (p. 42) – sa petite valise rouge qu’elle a emmené pour la destination finale de sa trop courte vie. Mais, comme un lointain écho aux Trois amours de ma jeunesse paru 2018, “au moment de partir, que reste-t-il de nos amours” (p. 43) :

Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouffre ont-ils – elles – sombré ? / Qui sommes nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (D. Saint-Bois, Trois amours de ma jeunesse, p. 9).

Un dernier cri : “S’il vous plaît, j’veux pas mourir, j’veux pas aller où y a rien, où on ne voit plus sa maman, où on ne mange plus de saucisson, où on n’a plus d’amant, d’amante, d’enfants, de pinceaux, de mains, de bouches, j’veux pas disparaître, j’veux pas être rien sur la terre comme au ciel, j’veux pas aller où y a personne (p. 52).

Alicia a “tout arrangé pour [s]’évader dans le secret le plus absolu” (p. 76) :

Mon papa nous a abandonnés, tous, tous les papas sont comme ça, ils partent. Il ne faut pas les retenir. Des fois ils reviennent et ils font des choses horribles. Alors on n’a plus de papa pour le temps qui reste à vivre et même pour le temps d’après” (p. 76).

Est-il présomptueux de lire là les prémices des Trois amours de ma jeunesse, où le père, “l’ogre” (Trois amours de ma jeunesse, p. 95) “tripote le sexe” (p. 94) de l’auteur-narratrice ?

Peut-être. Probablement pas. Dans un interview accordé à Martine Roffinella, Danièle Saint-Bois dit que :

Quand j’écris, je ne suis jamais consciente de ce que je fais, comment je le fais, c’est comme si ce n’était pas moi ou alors un moi, une moi innocente de toute arrière-pensée, une moi habitée par un mystère qui me fait explorer les routes et les chemins de traverse de l’écriture un peu comme si j’écrivais sous influence mais de qui, de quoi ? J’ai de plus la certitude que depuis le début, j’écris toujours le même livre, sous toutes les formes possibles et imaginables, le même livre depuis toujours. Depuis mes premières publications, et même mes non publications, j’exécute des variations sur le même thème, j’ai peur, parfois, de me répéter.

Loin de se répéter, Danièle Saint-Bois explore l’individu dans tout ce qu’il a de plus intime, ne s’arrêtant pas à sa chair, mais allant au-delà, dans cette zone grise, l’âme, qui ne pèserait que 20 grammes. “Ou 21, [elle] ne sai[t] plus” (p. 19). Et plus loin encore, au-delà de la vie :

C’est ainsi que j’imagine l’autre versant, du coton, un univers blanc, mais rien de douillet, rien de confortable et même rien tout court. C’est ainsi. Pas de tunnel. Du blanc. Un peu gris même. Une sorte de brouillard. Et un silence froid (p. 32).

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