Sibylle, comme son nom l’indique, « est ultra-lucide, peut-être extra, un don de double vue, pourquoi pas ? » (p. 21). Sacrée « Reine de la pub » par Sa Sainteté P.Y., son boss, Sibylle s’est fait placarder peu après l’arrivée de la belle Capucine, alias « Princesse Commerciale », puis remerciée. Licenciée. End of the story. Ou peut-être pas ? Peut-être que c’est le début ?

Depuis, Sibylle attend. Elle attend que Sa Sainteté P.Y. l’appelle. La rappelle. « Parce qu’elle est indispensable » (p. 28) : « elle seule peut écrire sur les boîtes en plastique » (p. 30). Le slogan « Conservez comme vous aimez », c’est d’elle, non ? Et elle attend. Elle attend tellement ce coup de fil qu’elle peine à aller se soulager :

« Fait même semblant de déboutonner son jean, de tirer sur le papier avec insistance, fixant une caméra invisible tenue par une parodie du Destin […] Elle mime sans se lancer. Car à coup sûr Sa Sainteté P.Y. se manifestera juste au début des opérations, et une fois le travail en cours difficile de l’interrompre. On est contraint d’attendre » (p. 27).

« Vingt-deux heures. C’est l’heure angoissante de tout fermer, donc de tout contrôler » (p. 16). Sibylle vérifie. Elle vérifie que le gaz est bien éteint, elle vérifie que la bouteille de gaz n’est pas vide, elle vérifie que le frein à main de sa voiture est bien serré, que les phares sont bien éteints, and on and on it goes. Toutes ces vérifications lui font penser à « son congélateur avec son ventre blanc, vaste comme une baleine » (p. 29). « Well, well, well, a-t-elle bien re-vérifié ce qu’elle a vérifié quelques instants plus tôt ? (p. 21). « La peur est là, sans visage réel, et c’est bien ce qui la rend ingérable. Sibylle en a les tripes essorées (le mot “tripes” lui évoque brièvement son congélateur tout proche, avec son ventre blanc, vaste comme une baleine et contenant cent une boîtes en plastique) » (p. 37).

Pour gérer tant bien que mal les TOCS de sa patiente, le Papa-Psy lui prescrit des petits cachets blancs et lui répète, inlassablement, trois fois par semaine : « N’oubliez pas les cachets, hein Sibylle. À sept heures puis à dix-neuf heures sans faute. Pas de bêtise, n’est-ce pas ? » (p. 10). Sibylle n’oublie pas. Elle vérifie l’heure, elle vérifie le réveil, puis le réveil de secours, car « on ne peut (presque) jamais prévoir le décès perfide d’une pile, ça s’arrête là sans battage, le mécanisme s’interrompt sans crier gare » (p. 11).

« À l’époque [où elle travaillait], elle n’avait pas le temps, of course not, de vérifier tout ce qu’elle vérifie aujourd’hui. D’ailleurs elle se demande comment elle a pu faire pour ne pas vérifier à ce point. Wow ! » (p. 31). Puis la belle Capucine est arrivée et a décrété nul tout ce que faisait Sibylle. Pire que nul. C’était has-been. Dans cette société de consommation, la belle Capucine, Princesse Commerciale, va même jusqu’à dire que « [l]’erreur, c’est elle » (p. 50) en désignant sa collègue, autrefois la « Reine de la pub ».

« P.Y. ne la soutiendra pas. P.Y. ne soutient jamais personne » (p. 51). Mais évidemment il s’honorera des victoires de la belle Capucine. Princesse Commerciale comprend que la ruse et les coups bas seront de rigueur. Mais elle ne sait pas à qui elle a affaire, ça, non. Le lecteur, lui, va l’apprendre. Et petit à petit, le lecteur fera son chemin à travers les méandres de la psyché de Sibylle.

« À travers ce roman cruel et cinglant, raconté avec la démesure d’une prophétie infernale, Martine Roffinella nous livre une satire implacable sur l’inhumanité du monde moderne » (quatrième de couverture).

Roffinella (Martine), Conservez comme vous aimez, Editions François Bourin, 2020 (16 €)