Sang Fille

Roffinella (Martine), Sang Fille, Auxerre, Éditions Rhubarbe, 2017.

“N’a pas connu sa propre mère. Ou si peu. Le temps d’une brève tétée. Et qu’en sait-on ? De ce sein peut-être déjà malade que conserve-t-il exactement ?” (p. 7).

L’incipit de cette nouvelle signée par Martine Roffinella et intitulée Sang Fille met l’accent sur le père, trop tôt orphelin de mère, bientôt orphelin tout court, alors que le titre, lui, ne laisse aucun doute : il s’agit bien de sa fille, sa fille de sang dont il n’a jamais voulu :

Il n’a pas décidé de fabriquer cet embryon. Il a fait comme d’habitude. Et puis l’enfant s’est annoncé. Les colères / scènes / brutalités n’ont pas suffi à provoquer l’avortement (p. 10).

Puis, un peu plus loin :

Il résuma bien vite le souffle de cette fille à une erreur de trajectoire ou à une espèce de tir trop précis (p. 10-11).

Le titre, Sang Fille, qui donne toute son importance aux liens de sang et au sang qui coule dans nos veines, mais dans lequel on entend aussi “sans fille”, prend ici toute sa signification, puisque, ne nous leurrons pas, il s’agit bien de cette fille, jamais nommée, qui attend depuis toujours une bribe d’amour ou tout simplement un peu de reconnaissance de la part de son père :

Elle le gêne. Mais pourquoi ? Elle survit avec cette question sans pouvoir s’en détacher et vomit les liens de sang tout en s’y agrippant comme une mendiante (p. 22).

Dans sa quête, “[e]lle se cherche des pères un peu partout” (p. 23). Plus loin, “[e]lle raconte qu’elle a été adoptée puis que sa famille d’accueil l’a abandonnée à son tour et qu’elle s’est perdue ici ou là. Mais son récit s’achève toujours bien : après des années de recherche elle retrouve son père. Les embrassades n’en finissent pas” (p. 33).

Pourtant lorsque la famille est attaquée il revendique son sang et sa tribu. Il dit : “Il est de mon sang.” Elle n’est pas “de son sang”. De ce sang dont il est fier (p. 44).

Sans pousser jusqu’à la fin de ce petit bijou de la littérature, je dirais simplement que, quand la folie frappe à la porte, elle ne frappe pas à la bonne porte.

Dies Irae

Saint-Bois (Danièle), Dies Irae, Paris, Éditions Julliard, 2005.

Elle s’appelle Alicia D., mais qu’importe ? Elle pourrait être votre sœur, votre voisine voire vous-même. Elle a cinquante-quatre ans, mais

“Ce n’est qu’une façon de parler ou de penser. On n’a pas cinquante ans ou trente ou dix. On n’a rien. Sinon un sac plus ou moins lourd à traîner, bien que vide. Car les ans sont du vide. Le passé, de l’air, rien, tout comme demain ou l’heure qui doit suivre et qui n’existe pas” (p. 14).

Et pourtant, la narratrice répète son nom à plusieurs reprises : “Je m’appelle Alicia D.” (p. 13, p. 15). Elle est née un 6 – ce qui aurait dû lui porter chance “commençant ainsi [s]a vie par le premier nombre parfait d’une série très sélective, établie par Pythagore” (p. 17), mais voilà qu’elle se meure d’un cancer du foie. Les médecins ont tout essayé, plus qu’il n’aurait fallu, voire plus que ce qui était admissible, et arrivée au bout du rouleau, au bout de tout espoir, Alicia “décid[e] de [s]e faire euthanasier” (p. 19) : “Je veux plus, lui dis-je, plus que l’arrêt du traitement, je veux mon dû. Je veux l’ultime traitement. Tuez-moi” (p. 24-25).

Dédié “À toutes celles et à tous ceux / qui ont choisi de partir / hors la loi / et sans bruit / Aux passeurs clandestins / Aux soeurs de la miséricorde” (p. 7), Dies Irae est non seulement un “jour de colère”, c’est une révolte, c’est le dernier cri de la vie au moment où elle se dérobe.

La beauté du texte, la beauté de l’encre noir sur le papier crème comme la couleur bleue qu’Alicia cherche dans une ultime tentative à rendre – elle a “de la peinture dans [s]a valise (p. 42) – sa petite valise rouge qu’elle a emmené pour la destination finale de sa trop courte vie. Mais, comme un lointain écho aux Trois amours de ma jeunesse paru 2018, “au moment de partir, que reste-t-il de nos amours” (p. 43) :

Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouffre ont-ils – elles – sombré ? / Qui sommes nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (D. Saint-Bois, Trois amours de ma jeunesse, p. 9).

Un dernier cri : “S’il vous plaît, j’veux pas mourir, j’veux pas aller où y a rien, où on ne voit plus sa maman, où on ne mange plus de saucisson, où on n’a plus d’amant, d’amante, d’enfants, de pinceaux, de mains, de bouches, j’veux pas disparaître, j’veux pas être rien sur la terre comme au ciel, j’veux pas aller où y a personne (p. 52).

Alicia a “tout arrangé pour [s]’évader dans le secret le plus absolu” (p. 76) :

Mon papa nous a abandonnés, tous, tous les papas sont comme ça, ils partent. Il ne faut pas les retenir. Des fois ils reviennent et ils font des choses horribles. Alors on n’a plus de papa pour le temps qui reste à vivre et même pour le temps d’après” (p. 76).

Est-il présomptueux de lire là les prémices des Trois amours de ma jeunesse, où le père, “l’ogre” (Trois amours de ma jeunesse, p. 95) “tripote le sexe” (p. 94) de l’auteur-narratrice ?

Peut-être. Probablement pas. Dans un interview accordé à Martine Roffinella, Danièle Saint-Bois dit que :

Quand j’écris, je ne suis jamais consciente de ce que je fais, comment je le fais, c’est comme si ce n’était pas moi ou alors un moi, une moi innocente de toute arrière-pensée, une moi habitée par un mystère qui me fait explorer les routes et les chemins de traverse de l’écriture un peu comme si j’écrivais sous influence mais de qui, de quoi ? J’ai de plus la certitude que depuis le début, j’écris toujours le même livre, sous toutes les formes possibles et imaginables, le même livre depuis toujours. Depuis mes premières publications, et même mes non publications, j’exécute des variations sur le même thème, j’ai peur, parfois, de me répéter.

Loin de se répéter, Danièle Saint-Bois explore l’individu dans tout ce qu’il a de plus intime, ne s’arrêtant pas à sa chair, mais allant au-delà, dans cette zone grise, l’âme, qui ne pèserait que 20 grammes. “Ou 21, [elle] ne sai[t] plus” (p. 19). Et plus loin encore, au-delà de la vie :

C’est ainsi que j’imagine l’autre versant, du coton, un univers blanc, mais rien de douillet, rien de confortable et même rien tout court. C’est ainsi. Pas de tunnel. Du blanc. Un peu gris même. Une sorte de brouillard. Et un silence froid (p. 32).

Lesbian Cougar Story

Roffinella (Martine), Lesbian Cougar Story, Paris, Éditions La Musardine, 2019.

Lesbian Cougar Story, c’est une histoire de désirs réciproques et de corps qui s’emmèlent, une histoire de deux femmes attirées toujours plus loin dans l’exploration non seulement de l’autre mais aussi et surtout de soi. Enfin, « histoire » n’est peut-être pas le terme adéquat de leur relation : « l’une résume leur passion à du sexe, quand l’autre voudrait la transformer en histoire » (quatrième de couverture).

Lolita, que la narratrice surnomme ainsi à la fois à cause de leur « abyssale différence d’âge » (p. 11) et parce que la jeune femme termine toutes ses phrases par « Lol », est psychologue de métier et « une ancienne grosse devenue mince grâce à l’opération nommée sleeve » (p. 15) :

Elle m’implante dans son existence quelques mois seulement après ce nouveau physique, cette nouvelle identité de femme. J’emploie exprès le verbe « implanter », car en quelque sorte je fais partie à ce moment-là de sa vie du traitement post-opératoire découlant de la sleeve. Elle me choisit pour apprendre à découvrir puis maîtriser les émois de sa chair nouvellement modelée par la minceur (p. 15-16).

La narratrice, qui se présente dès le départ comme étant « Martine Roffinella, écrivaine, lesbienne, coutumière des relations amoureuses chaotiques et ratées, où de préférence je laisse un maximum de plumes » (p. 12), tombe amoureuse de cette jeune femme qui s’est introduite dans sa vie de solitude, ponctuée de sorties avec le chien qui s’appelle Lechien.

Quand Martine signe, « c’est par un simple “m” donc Lolita [l]’a surnommé m » (p. 13). Vite, ce m prend la place de Martine, la remplace en quelque sorte :

Au début de ma relation avec Lolita j’ai pourtant cru que derrière cette façon de m’appeler résidait une petite source poétique cachée – “m”, “aime”. Quand elle me lançait m j’entendais aime, et oui j’avoue que cela me faisait un bien fou (p. 14).

Martine, ou plutôt m, « cherche à inscrire cet épisode de [s]a vie dans une histoire plus globale » (p. 67). Dans un très beau chapitre, elle compare leur amour à celle décrite par Yann Andréa pour Marguerite Duras dans Cet amour-là : « Ils avaient 38 années d’écart. Elle est morte en 1996, il est mort en 2014. Ils ont vécu seize années d’amour » (p. 84). Lolita n’est pas du tout du même avis et rétorque « Duras et compagnie je m’en fiche, on profite et point barre » (p. 87).

Le choc des cultures (musical, littéraire et, en particulier, langagier) est rendu avec justice dans ce livre où l’auteur prend autant de plaisir à puiser dans les sept arts que de décrire avec maints détails visuels, olfactifs, sensitifs les rencontres jouissifs entre les deux amantes.

Bien plus qu’un simple récit érotique, ce livre nous offre une réflexion sur la passion, il chante les louanges des cinq sens et il invite à réfléchir sur les relations humaines telles qu’elles sont et telles qu’elles pourraient être.

Camisole-moi

Roffinella (Martine), Camisole-moi, Paris, Éditions François Bourin, 2018.

Le titre en combinaison avec le mannequin sans bras sur la couverture ne laissent aucun doute : le rapport de force est déjà instauré, la camisole, un vêtement qui, par métaphore, est ce qui ligote, ce qui contraint.

Entre l’Auteur Tardif de Quarante-Huit Ans (AT48) et la Femme Éditrice de Cinquante-Huit Ans (FE58), le rapport de force est de mise avant même qu’elles ne se rencontrent. L’une écrit, l’autre publie. Ou pas.

FE58 songe soudain à l’histoire de cette comédienne et de ce chanteur qui se sont aimés et abîmés ensemble, la première étant morte. FE58 aimerait recevoir un manuscrit sur le sujet (p. 33).

On pourrait se demander ce que vient faire ce fait-divers dans le roman – fait-divers qui revient à plusieurs reprises – d’autant plus que le couple auquel le lecteur pense immédiatement n’est jamais explicitement nommé.

FE58 se sent étrangement de plus en plus proche du chanteur qui a cogné sur la comédienne et l’a tuée (p. 59).

Peut-être le lecteur trouve-t-il un semblant de réponse à la fin du roman, fin que nous ne dévoilerons pas ici, mais qui amène le lecteur à se poser la question d’amour.

S’agit-il réellement d’amour ? (p. 122).

AT48 voue un véritable culte à son éditrice. Le terme “culte” se justifie aisément par les nombreuses références à la foi chrétienne : cathédrale, diocèse, Dieu, Jesus, Marie-Madeleine, Esprit, religieuses…  D’ailleurs, le roman s’ouvre sur une citation de Jincy Willett à propos du choix des religieuses :

“-Vous pensez que les religieuses et les vieilles filles ont toutes des troubles hormonaux ? Êtes-vous incapable d’imaginer un seul moment que, pour certaines d’entre nous au moins, nous avons conscience de ce que nous ratons ? Et que nous signons au bas de la page en étant pleinement informées de nos droits, que nous signons joyeusement et que nous considérons avoir conclu la meilleure affaire ?”

AT48 fait le choix de se soumettre à FE58 et ne vit que pour elle :

Mon corps fait des siennes. Ma tête a accepté ton joug et s’en nourrit, cependant le corps, lui, manifeste sa désapprobation. Il se fait animal, ou plante. Il rugit et se fane (p. 18-19).

Mais s’agit-il vraiment d’un choix ? Il est question de “joug” et, plus loin, beaucoup plus loin, le terme “emprise” vient confirmer, renchérir, le rapport de domination (p. 47 et p. 121). Le rapport de force va au-delà de celui entre le maître et son esclave, qui, lui, reste maître de ses pensées et de ses émotions. Non, le rapport instauré entre les lignes est bien celui du Créateur sur sa créature, ou “objet”, un terme qui revient aussi régulièrement :

Tellement tu pourrais me modeler, me métamorphoser, me façonner miniature, me faire boule, me tailler allumette, me broyer poussière, m’assembler, me désassembler, m’éparpiller, m’avoir sous tes talons, rouler sur moi sans y prendre garde (p. 8).

La créature aime son créateur. Elle est prête à tout pour le satisfaire :

J’aurais voulu que tu me donnes un ordre à respecter sur-le-champ : “Viens à Paris immédiatement” – et je serais venue. Ou : “Enferme-toi dans la cave toute la nuit ” – et je l’aurais fait. Tout, même me jeter par la fenêtre, n’importe quelle directive venant de toi, je l’aurais exécutée (p. 48).

Une dernière citation, juste pour le plaisir :

Quelquefois tu lâches une gourmandise. Tu écris : “Je t’embrasse”, et alors là, c’est le festin. Le pain, je le romps, la mie, je la dévore, la viande, je m’en gave. Le lendemain, j’ai pris cinq cents grammes – le poids de ton affection contenue dans ces mots : “Je t’embrasse”. Soudain j’existe (p. 19).

Et si, derrière le simple impératif (ou la prière ?) “camisole-moi” se cacherait une autre prière, celle d’être protégé (de soi-même) ?

Place Colette

Rheims (Nathalie), Place Colette, Paris, Éditions Léo Scheer, 2015.

Je ne vais pas dire que je n’avais pas été prévenue parce que les critiques du livre n’y sont pas allés de main morte (je pense notamment à Jean-Marc Proust qui en fait une critique très lucide ici), mais je ne m’attendais quand même pas à ça. Par ça, j’entends le manque complet de lucidité de la part de l’auteur qui livre ici un témoignage glaçant (peu importe le terme “roman”, posté sur la couverture afin de tromper le lecteur) sur sa “liaison”, à peine entrée dans l’adolescence, avec un homme de trente ans son aîné. Pas une seule fois dans le livre, où il est maintes fois question de d’attouchements sexuels, de fellations ou encore de sodomie, non, pas une seule fois l’auteur utilise-t-elle le terme de “viol”. Elle dit même sur Europe 1, elle nous assure, “je l’ai voulu, je l’ai eu”. C’est navrant.

Pas choquant, pas étonnant, seulement navrant. Pourquoi ? Parce que Nathalie Rheims a 59 ans maintenant (bon, je vous l’accorde, elle n’avait “que” 56 ans quand le roman est paru), mais elle est loin d’être tombée de la dernière pluie et elle a une carrière d’écrivaine de près de vingt ans. Et pourtant, quel manque de lucidité quant à sa “relation” avec le prénommé Pierre !

D’accord. Elle en est amoureuse. Folle amoureuse. Comme n’importe quelle gamine de 13 ans le serait de son idole. Le problème, c’est que l’auteur est restée à ce stade d’idolâtrie. Sous l’emprise de son violeur. Sans aucun discernement.

Elle croit que c’est elle qui se donne à lui, à travers son maquillage, ses avances et son amour pour lui – elle dit même “j’étais celle qui menais la danse” (p. 196), mais c’est lui qui prend, encore et encore, jusqu’à la toute fin de l’histoire, où la narratrice – comble de l’ironie, une petite impératrice sur les devants de la scène – semble mettre un terme à la “relation”. Et aujourd’hui, enfin, en 2015, elle exhibe cette histoire comme un trophée sans jamais comprendre qu’elle a été instrumentalisée, utilisée, abusée, violée. Ça, c’est navrant.