Trois amours de ma jeunesse

Saint-Bois (Danièle), Trois amours de ma jeunesse, Paris, Éditions Julliard, 2018.

Mia est morte. Ses cendres “ont été éparpillées dans un jardin montmartrois qui porte un nom étrange” (p. 11).

De cette mort, nous n’apprenons pas grand-chose, sinon que c’était une leucémie – impossible pour la narratrice de se souvenir du nom exact de cette maladie qui a emporté son amour de jeunesse – mais les lignes qui ouvrent ce récit autobiographique, “écrite avec les tripes” (p. 137), nous invite plutôt à nous interroger sur le devenir de nos amours :

Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouffre ont-ils – elles – sombré ? / Qui sommes-nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (p. 9)

La narratrice, Dany, qui ne se nomme qu’une seule fois si je ne m’abuse (p. 66), nous amènent aux confins de la mémoire d’où elle extirpe les souvenirs de trois amours de jeunesse, Frankie d’abord, le premier grand amour, puis Linda qui ne cesse de réapparaître au fil des ans, et enfin Mia – Mia, le cataclysme lorsqu’elle est entrée dans la vie de la narratrice, et aussi l’élément déclencheur de l’histoire qui va suivre, de par l’annonce de son décès, de cette quête du souvenir des amours perdus :

Une bouche, des mains, ça ne fait pas une femme, à peine un souvenir. Comment la reconstruire à partir de là, la réinventer ou tout simplement l’inventer, la retrouver (p. 66).

Comment la retrouver, en effet, alors qu’une vie entière les sépare ? La narratrice, déjà mariée lorsqu’elle a fait la connaissance de Mia, avec trois enfants en bas âge, et Mia, bientôt mariée elle aussi, à ce Vincent qui vient un demi-siècle plus tard annoncer le décès de cette femme partie définitivement de la vie de la narratrice. Dany cherche au fond d’elle :

Mia ? Morte ? Je ne sais plus qui c’est. Je ne l’ai pas revue depuis… oh, impossible de compter le temps qui nous a effacées, l’une et l’autre (p. 17).

Le coup de fil annonçant le décès n’en finit plus. Mais que lui veut-il, ce Vincent, le mari de Mia, après tant d’années ? Que sait-il d’elles, de leur amour réciproque, de leurs mots, de leurs maux ?

Je me souviens […] et c’était comme si tout recommençait, longtemps après notre histoire enterrée, ensevelie, longtemps après le livre, mon livre, mon premier livre publié dans lequel elle avait une place de choix, de roi, ma reine, et puis rideau, elle a vieilli sans moi et j’ai vieilli sans elle (p. 17-18).

Les hommes sont très peu présents dans ce récit. Était-il, Vincent, comme Aurel, le mari de Dany, gentil mais jaloux, et surtout un parfait étranger pour sa femme ? Non, peut-être pas. Probablement que non. Il a fait le choix d’appeler Dany afin de lui informer personnellement du décès de Mia. Et maintenant qu’elle est morte, elle vient de nouveau percuter la narratrice.

J’étais programmée pour mourir de cet amour-là. Mia m’a tuée. Elle ne l’a pas fait exprès. Je plaide l’acquittement. Pour elle et pour moi. Pour Frankie, pour Linda… (p. 24-25)

Puis, plus loin :

J’ai eu la peau sur les os. Trente-neuf kilos. La nuit je me faisais mal en dormant. Le jour je fixais l’intérieur de ma douleur dans ma tête, elle ne ressemblait à rien et cependant elle était, et je n’étais qu’elle, brûlée, suppliciée, elle avait un nom, elle s’appelait Mia (p. 28).

Mais la narratrice n’est pas morte, elle. Non. Elle a survécu à Mia, à cet amour impossible mais réciproque, et peut-être qu’elle a survécu à Frankie et à Linda aussi, allez savoir, les autres amours qui ont ponctué sa jeunesse. Elle s’interroge :

Combien de fois ai-je pensé à ce jour qui aurait dû orienter ma vie dans un autre sens ? (p. 119)

Mais quel sens ? Quel sens donner à l’amour entre deux femmes qui s’attirent comme des aimants dans les années soixante ou soixante-dix, quand l’homosexualité était encore une tare, une maladie à éradiquer ou, du moins, à soigner ?

Je n’entends pas sa voix, je ne me souviens pas des mots exacts, mais c’était bien cela le sens de ses paroles, l’impossibilité de notre histoire : Que veux-tu que je fasse ? Que je reste avec toi, comme ça ? Et je fais quoi ? Et on dit quoi ? On devient quoi ? (p. 67).

Loin d’apporter une réponse toute faite, ce récit autobiographique nous laisse face à nos propres interrogations sur le sens de la vie, le sens à donner aux amours qui s’en sont allés, qui se sont échappés d’une manière ou d’une autre, le sens, ou les sens, ce qui nous reste après, en guise de souvenirs, d’odeurs qui émergent, de visages flous sans la photo pour appui, une fois l’amour, oui, quoi ? Une fois l’amour… ? Parti ? Oublié ? Mort ?

Qui sommes nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (p. 9)

Léonore, toujours

Angot (Christine), Léonore, toujours, Paris, Fayard, “Pocket”, 1997 (première édition aux Éditions L’Arpenteur-Gallimard, 1994).

“J’ai donné la vie. Ça m’a tuée, j’en avais une seule. Je n’écris plus. Depuis aujourd’hui. Ça, ça ne s’appelle pas écrire, ça s’appelle marquer. Je marquerai chaque jour quelque chose sur elle, au moins une ligne. Il n’y a qu’elle. Que ça. Que ça. Qui m’a tuée” (p. 11)

Un texte profondément dérangeant sur l’enfant qui vient tout d’un coup prendre la place, toute la place, dans la vie de la narratrice qui marque ici, sous forme de journal intime, quelque chose tous les jours sur sa fille Léonore. Au début du récit, le lundi 8 mars, la fille va avoir 8 mois le lendemain. La narratrice la qualifie de “rêve” parce qu’elle “fait toutes ses nuits depuis qu’elle a un mois” (p. 11). Le mot “rêve” n’est pas anodin. Il est en contraste total avec ce qui va suivre. “Je devrais la détester”, poursuit la narratrice à propos de sa fille. “Sur certains points je la déteste” (p. 12). “Je le sais, quand elle est sortie, c’était de moi. C’était l’horreur. Auschwitz en mille fois pire. Là aussi, d’après les autres, le rêve” (p. 12).

Encore le rêve. Alors que dès les premiers lignes le cauchemar prend de plus en plus d’ampleur. Déjà, quelques lignes plus loin, Christine, la narratrice, revient sur l’accouchement en faisant le parallèle avec l’inceste : “J’ai vécu des trucs durs, le pire l’inceste par voie rectale. J’expulse ma merde difficilement, à l’accouchement, pareil, Couderc me disait de pousser, moi je faisais le contraire, j’ai le réflexe inversé. Dans l’intimité des W.-C. on n’est pas confronté à ces difficultés, je ne savais pas avant. Donc, Léonore, très difficile à expulser” (p. 15).

La père, Claude, est très présent dans le récit : “Claude lui a donné son déjeuner” (p. 19), “Claude était en train de lui donner le biberon” (p. 26) ou encore “Mais Claude en quittant la pièce pour aller chercher le dessert a joué à cache-cache avec elle” (p. 28-29). Puis retour à la narratrice : “Je suis violente avec elle. Je la serre toujours fort. Je ne peux pas me retenir pour tout. En ce moment peut-être que je la tue” (p. 29).

Elle ne peut pas se retenir non plus de l’imaginer grande en ayant une relation sexuelle avec un inconnu dans la rue (p. 30-33). “Une vision ne me quitte pas l’esprit. Léonore, grande, en train de se faire tringler” (p. 30). L’élément déclencheur ? Elle, sa fille, “fait papapa depuis huit jours, je l’entends” (p. 31). L’inceste qui fait ravage ?

Ce n’est qu’à la page 49 que la narratrice se nomme. “J’avais un projet sur sainte Christine, une italienne. Née à Bolsena près du lac, son père l’a martyrisée à mort. Moi qui ai connu l’inceste, je m’appelle aussi Christine” (p. 48-49). Et quelques lignes plus loin : “J’entrerai par le portail comme l’Atlas, en la portant à bout de bras. Ou comme saint Christophe, moi qui m’appelle Christine je porte aussi un Christ” (p. 49).

Quelques jours plus tard, Christine confie qu’elle ne veut “plus jamais coucher, ni être pénétrée. Plus maintenant. Ni par Claude, ni par un autre. De toute façon, hier soir on s’est disputés. C’est grave, c’est sans doute fini. Il reste son papa et moi je reste intacte. Depuis Léonore je suis vierge et immaculée, mère de Dieu. Et Claude, Joseph, a pris soin de nous, c’est tout” (p. 87).

Les démons ne sont jamais loin. Christine fait un rêve – encore un rêve – d’un Allemand, Angst (dont le nom rappelle étrangement celui de l’auteure) “qui s’était fait violer” (p. 103) : “Angst se laissait faire au début, et il le caressait même… Cette phrase dans le rêve m’a frappée “au début je le caressais” parce que, moi aussi au début mon père, certaines fois, je le caressais comme une prisonnière” (p. 104).

Mercredi 24 mars, on approche de la fin, inextricable. “Léonore, je n’en peux plus” (p. 127).

Le lecteur sent la fin venir, et pourtant, quand elle vient, on ne s’y attend pas du tout. Pas comme ça, non. Et pourtant.

Derrière la porte

Robert (Claudia) avec Barbé (Catherine), Derrière la porte – L’inceste, survivre et renaître, Toulouse, Lierre & Coudrier éditeur, 2018.

Tandis que le sous-titre ne laisse aucun doute sur le contenu, le titre, quant à lui, est plus ambigü. D’abord, il fait penser à ce qui, dans le livre, rôde dans les couloirs, la nuit, et qui ferme la porte derrière soi avant d’enfreindre, encore et encore, toutes les lois de l’humanité.

Il est plusieurs fois question de portes qu’on ouvre ou qu’on ferme : “Inconsciemment, je venais d’ouvrir une porte”, “Libérer la parole avait ouvert une porte” ou encore, comme en écho au titre, ” Derrière la porte, elle ne semble pas surprise de voir une de ses collègues” lorsque l’auteur évoque son passage en grande section de maternelle avant l’heure.

Compte tenu de sujet, l’inceste, rien d’étonnant à ce que le récit soit dur à digérer. Mais plus d’une fois, la poésie vient adoucir la chute du lecteur, obligé de tomber d’étage en étage lors de sa lecture des atrocités vécues par l’auteur du texte :

Les intrusions sont brutales. Répétées. Elles figent mon esprit. Arrêt sur image. Un temps entre parenthèses où je laisse des mains étrangères parcourir mon corps. En mode pause, j’attends qu’elles finissent leur besogne. J’attends l’instant suivant. Celui où je vais reprendre vie. Reprendre ma vie d’enfant. Oublier ses visites assassines… Pour quelques heures. Quelques jours.


Sans ménagements pour le lecteur, mais sans non plus faire étalage, Claudia Robert dépose son vécu, son récit de vie, et pose plusieurs questions essentielles face au traumatisme de l’inceste : des questions qui touchent autant à la survie pure (mais pas simple) – pensons à cette belle citation “Ma vie ressemble au balancier d’une horloge. De gauche à droite, elle me ramène sans trêve à mon quotidien. Pas à pas. Un jour, je suis une petite fille, un autre je suis une poupée. Tic-tac, tic-tac” – qu’à la sexualité, la vraie, désirée, et non pas celle imposée par les agresseurs. La beauté de la découverte de l’autre quand le désir est réciproque, quand les corps et les esprits ne font plus qu’un !

Mais ce serait trop simple si l’histoire s’achevait là, sur cette belle note. Trop simple quand on a été meurtri et qu’il y a un “cadavre qui reste à l’intérieur de soi”. Aussi, bien que la découverte de la sexualité apporte un certain degré de douceur et qu’elle semble être la réponse à au moins une partie des abus, elle ne résout pas tout, loin de là. Pour se libérer, pour “renaître”, il faut d’abord libérer la parole. Mais est-ce assez ? Suffit-il pour laisser le passé derrière soi d’ouvrir la porte et de libérer la parole ? Non. Et c’est ce que j’apprécie particulièrement dans ce récit (de vie ? de survie ? de la vie après la survie ?), c’est qu’il n’apporte pas de réponse toute faite. Il ne prétend pas donner de sens au non-sens, il ne donne pas de solution miracle, même s’il y a aussi, fort heureusement, des éléments qui mènent à un mieux-être et, on veut le croire, une certaine renaissance.