Léonore, toujours

Angot (Christine), Léonore, toujours, Paris, Fayard, “Pocket”, 1997 (première édition aux Éditions L’Arpenteur-Gallimard, 1994).

“J’ai donné la vie. Ça m’a tuée, j’en avais une seule. Je n’écris plus. Depuis aujourd’hui. Ça, ça ne s’appelle pas écrire, ça s’appelle marquer. Je marquerai chaque jour quelque chose sur elle, au moins une ligne. Il n’y a qu’elle. Que ça. Que ça. Qui m’a tuée” (p. 11)

Un texte profondément dérangeant sur l’enfant qui vient tout d’un coup prendre la place, toute la place, dans la vie de la narratrice qui marque ici, sous forme de journal intime, quelque chose tous les jours sur sa fille Léonore. Au début du récit, le lundi 8 mars, la fille va avoir 8 mois le lendemain. La narratrice la qualifie de “rêve” parce qu’elle “fait toutes ses nuits depuis qu’elle a un mois” (p. 11). Le mot “rêve” n’est pas anodin. Il est en contraste total avec ce qui va suivre. “Je devrais la détester”, poursuit la narratrice à propos de sa fille. “Sur certains points je la déteste” (p. 12). “Je le sais, quand elle est sortie, c’était de moi. C’était l’horreur. Auschwitz en mille fois pire. Là aussi, d’après les autres, le rêve” (p. 12).

Encore le rêve. Alors que dès les premiers lignes le cauchemar prend de plus en plus d’ampleur. Déjà, quelques lignes plus loin, Christine, la narratrice, revient sur l’accouchement en faisant le parallèle avec l’inceste

J’ai vécu des trucs durs, le pire l’inceste par voie rectale. J’expulse ma merde difficilement, à l’accouchement, pareil, Couderc me disait de pousser, moi je faisais le contraire, j’ai le réflexe inversé. Dans l’intimité des W.-C. on n’est pas confronté à ces difficultés, je ne savais pas avant. Donc, Léonore, très difficile à expulser (p. 15).

La père, Claude, est très présent dans le récit : “Claude lui a donné son déjeuner” (p. 19), “Claude était en train de lui donner le biberon” (p. 26) ou encore “Mais Claude en quittant la pièce pour aller chercher le dessert a joué à cache-cache avec elle” (p. 28-29). Puis retour à la narratrice : “Je suis violente avec elle. Je la serre toujours fort. Je ne peux pas me retenir pour tout. En ce moment peut-être que je la tue” (p. 29).

Elle ne peut pas se retenir non plus de l’imaginer grande en ayant une relation sexuelle avec un inconnu dans la rue (p. 30-33). “Une vision ne me quitte pas l’esprit. Léonore, grande, en train de se faire tringler” (p. 30). L’élément déclencheur ? Elle, sa fille, “fait papapa depuis huit jours, je l’entends” (p. 31). L’inceste qui fait ravage ?

Ce n’est qu’à la page 49 que la narratrice se nomme. “J’avais un projet sur sainte Christine, une italienne. Née à Bolsena près du lac, son père l’a martyrisée à mort. Moi qui ai connu l’inceste, je m’appelle aussi Christine” (p. 48-49). Et quelques lignes plus loin : “J’entrerai par le portail comme l’Atlas, en la portant à bout de bras. Ou comme saint Christophe, moi qui m’appelle Christine je porte aussi un Christ” (p. 49).

Quelques jours plus tard, Christine confie qu’elle ne veut “plus jamais coucher, ni être pénétrée. Plus maintenant. Ni par Claude, ni par un autre. De toute façon, hier soir on s’est disputés. C’est grave, c’est sans doute fini. Il reste son papa et moi je reste intacte. Depuis Léonore je suis vierge et immaculée, mère de Dieu. Et Claude, Joseph, a pris soin de nous, c’est tout” (p. 87).

Les démons ne sont jamais loin. Christine fait un rêve – encore un rêve – d’un Allemand, Angst (dont le nom rappelle étrangement celui de l’auteure) “qui s’était fait violer” (p. 103) : “Angst se laissait faire au début, et il le caressait même… Cette phrase dans le rêve m’a frappée “au début je le caressais” parce que, moi aussi au début mon père, certaines fois, je le caressais comme une prisonnière” (p. 104).

Mercredi 24 mars, on approche de la fin, inextricable. “Léonore, je n’en peux plus” (p. 127).

Le lecteur sent la fin venir, et pourtant, quand elle vient, on ne s’y attend pas du tout. Pas comme ça, non. Et pourtant.