Sang Fille

Roffinella (Martine), Sang Fille, Auxerre, Éditions Rhubarbe, 2017.

“N’a pas connu sa propre mère. Ou si peu. Le temps d’une brève tétée. Et qu’en sait-on ? De ce sein peut-être déjà malade que conserve-t-il exactement ?” (p. 7).

L’incipit de cette nouvelle signée par Martine Roffinella et intitulée Sang Fille met l’accent sur le père, trop tôt orphelin de mère, bientôt orphelin tout court, alors que le titre, lui, ne laisse aucun doute : il s’agit bien de sa fille, sa fille de sang dont il n’a jamais voulu :

Il n’a pas décidé de fabriquer cet embryon. Il a fait comme d’habitude. Et puis l’enfant s’est annoncé. Les colères / scènes / brutalités n’ont pas suffi à provoquer l’avortement (p. 10).

Puis, un peu plus loin :

Il résuma bien vite le souffle de cette fille à une erreur de trajectoire ou à une espèce de tir trop précis (p. 10-11).

Le titre, Sang Fille, qui donne toute son importance aux liens de sang et au sang qui coule dans nos veines, mais dans lequel on entend aussi “sans fille”, prend ici toute sa signification, puisque, ne nous leurrons pas, il s’agit bien de cette fille, jamais nommée, qui attend depuis toujours une bribe d’amour ou tout simplement un peu de reconnaissance de la part de son père :

Elle le gêne. Mais pourquoi ? Elle survit avec cette question sans pouvoir s’en détacher et vomit les liens de sang tout en s’y agrippant comme une mendiante (p. 22).

Dans sa quête, “[e]lle se cherche des pères un peu partout” (p. 23). Plus loin, “[e]lle raconte qu’elle a été adoptée puis que sa famille d’accueil l’a abandonnée à son tour et qu’elle s’est perdue ici ou là. Mais son récit s’achève toujours bien : après des années de recherche elle retrouve son père. Les embrassades n’en finissent pas” (p. 33).

Pourtant lorsque la famille est attaquée il revendique son sang et sa tribu. Il dit : “Il est de mon sang.” Elle n’est pas “de son sang”. De ce sang dont il est fier (p. 44).

Sans pousser jusqu’à la fin de ce petit bijou de la littérature, je dirais simplement que, quand la folie frappe à la porte, elle ne frappe pas à la bonne porte.

Dies Irae

Saint-Bois (Danièle), Dies Irae, Paris, Éditions Julliard, 2005.

Elle s’appelle Alicia D., mais qu’importe ? Elle pourrait être votre sœur, votre voisine voire vous-même. Elle a cinquante-quatre ans, mais

“Ce n’est qu’une façon de parler ou de penser. On n’a pas cinquante ans ou trente ou dix. On n’a rien. Sinon un sac plus ou moins lourd à traîner, bien que vide. Car les ans sont du vide. Le passé, de l’air, rien, tout comme demain ou l’heure qui doit suivre et qui n’existe pas” (p. 14).

Et pourtant, la narratrice répète son nom à plusieurs reprises : “Je m’appelle Alicia D.” (p. 13, p. 15). Elle est née un 6 – ce qui aurait dû lui porter chance “commençant ainsi [s]a vie par le premier nombre parfait d’une série très sélective, établie par Pythagore” (p. 17), mais voilà qu’elle se meure d’un cancer du foie. Les médecins ont tout essayé, plus qu’il n’aurait fallu, voire plus que ce qui était admissible, et arrivée au bout du rouleau, au bout de tout espoir, Alicia “décid[e] de [s]e faire euthanasier” (p. 19) : “Je veux plus, lui dis-je, plus que l’arrêt du traitement, je veux mon dû. Je veux l’ultime traitement. Tuez-moi” (p. 24-25).

Dédié “À toutes celles et à tous ceux / qui ont choisi de partir / hors la loi / et sans bruit / Aux passeurs clandestins / Aux soeurs de la miséricorde” (p. 7), Dies Irae est non seulement un “jour de colère”, c’est une révolte, c’est le dernier cri de la vie au moment où elle se dérobe.

La beauté du texte, la beauté de l’encre noir sur le papier crème comme la couleur bleue qu’Alicia cherche dans une ultime tentative à rendre – elle a “de la peinture dans [s]a valise (p. 42) – sa petite valise rouge qu’elle a emmené pour la destination finale de sa trop courte vie. Mais, comme un lointain écho aux Trois amours de ma jeunesse paru 2018, “au moment de partir, que reste-t-il de nos amours” (p. 43) :

Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouffre ont-ils – elles – sombré ? / Qui sommes nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (D. Saint-Bois, Trois amours de ma jeunesse, p. 9).

Un dernier cri : “S’il vous plaît, j’veux pas mourir, j’veux pas aller où y a rien, où on ne voit plus sa maman, où on ne mange plus de saucisson, où on n’a plus d’amant, d’amante, d’enfants, de pinceaux, de mains, de bouches, j’veux pas disparaître, j’veux pas être rien sur la terre comme au ciel, j’veux pas aller où y a personne (p. 52).

Alicia a “tout arrangé pour [s]’évader dans le secret le plus absolu” (p. 76) :

Mon papa nous a abandonnés, tous, tous les papas sont comme ça, ils partent. Il ne faut pas les retenir. Des fois ils reviennent et ils font des choses horribles. Alors on n’a plus de papa pour le temps qui reste à vivre et même pour le temps d’après” (p. 76).

Est-il présomptueux de lire là les prémices des Trois amours de ma jeunesse, où le père, “l’ogre” (Trois amours de ma jeunesse, p. 95) “tripote le sexe” (p. 94) de l’auteur-narratrice ?

Peut-être. Probablement pas. Dans un interview accordé à Martine Roffinella, Danièle Saint-Bois dit que :

Quand j’écris, je ne suis jamais consciente de ce que je fais, comment je le fais, c’est comme si ce n’était pas moi ou alors un moi, une moi innocente de toute arrière-pensée, une moi habitée par un mystère qui me fait explorer les routes et les chemins de traverse de l’écriture un peu comme si j’écrivais sous influence mais de qui, de quoi ? J’ai de plus la certitude que depuis le début, j’écris toujours le même livre, sous toutes les formes possibles et imaginables, le même livre depuis toujours. Depuis mes premières publications, et même mes non publications, j’exécute des variations sur le même thème, j’ai peur, parfois, de me répéter.

Loin de se répéter, Danièle Saint-Bois explore l’individu dans tout ce qu’il a de plus intime, ne s’arrêtant pas à sa chair, mais allant au-delà, dans cette zone grise, l’âme, qui ne pèserait que 20 grammes. “Ou 21, [elle] ne sai[t] plus” (p. 19). Et plus loin encore, au-delà de la vie :

C’est ainsi que j’imagine l’autre versant, du coton, un univers blanc, mais rien de douillet, rien de confortable et même rien tout court. C’est ainsi. Pas de tunnel. Du blanc. Un peu gris même. Une sorte de brouillard. Et un silence froid (p. 32).

Trois amours de ma jeunesse

Saint-Bois (Danièle), Trois amours de ma jeunesse, Paris, Éditions Julliard, 2018.

Mia est morte. Ses cendres “ont été éparpillées dans un jardin montmartrois qui porte un nom étrange” (p. 11).

De cette mort, nous n’apprenons pas grand-chose, sinon que c’était une leucémie – impossible pour la narratrice de se souvenir du nom exact de cette maladie qui a emporté son amour de jeunesse – mais les lignes qui ouvrent ce récit autobiographique, “écrite avec les tripes” (p. 137), nous invite plutôt à nous interroger sur le devenir de nos amours :

Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouffre ont-ils – elles – sombré ? / Qui sommes-nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (p. 9)

La narratrice, Dany, qui ne se nomme qu’une seule fois si je ne m’abuse (p. 66), nous amènent aux confins de la mémoire d’où elle extirpe les souvenirs de trois amours de jeunesse, Frankie d’abord, le premier grand amour, puis Linda qui ne cesse de réapparaître au fil des ans, et enfin Mia – Mia, le cataclysme lorsqu’elle est entrée dans la vie de la narratrice, et aussi l’élément déclencheur de l’histoire qui va suivre, de par l’annonce de son décès, de cette quête du souvenir des amours perdus :

Une bouche, des mains, ça ne fait pas une femme, à peine un souvenir. Comment la reconstruire à partir de là, la réinventer ou tout simplement l’inventer, la retrouver (p. 66).

Comment la retrouver, en effet, alors qu’une vie entière les sépare ? La narratrice, déjà mariée lorsqu’elle a fait la connaissance de Mia, avec trois enfants en bas âge, et Mia, bientôt mariée elle aussi, à ce Vincent qui vient un demi-siècle plus tard annoncer le décès de cette femme partie définitivement de la vie de la narratrice. Dany cherche au fond d’elle :

Mia ? Morte ? Je ne sais plus qui c’est. Je ne l’ai pas revue depuis… oh, impossible de compter le temps qui nous a effacées, l’une et l’autre (p. 17).

Le coup de fil annonçant le décès n’en finit plus. Mais que lui veut-il, ce Vincent, le mari de Mia, après tant d’années ? Que sait-il d’elles, de leur amour réciproque, de leurs mots, de leurs maux ?

Je me souviens […] et c’était comme si tout recommençait, longtemps après notre histoire enterrée, ensevelie, longtemps après le livre, mon livre, mon premier livre publié dans lequel elle avait une place de choix, de roi, ma reine, et puis rideau, elle a vieilli sans moi et j’ai vieilli sans elle (p. 17-18).

Les hommes sont très peu présents dans ce récit. Était-il, Vincent, comme Aurel, le mari de Dany, gentil mais jaloux, et surtout un parfait étranger pour sa femme ? Non, peut-être pas. Probablement que non. Il a fait le choix d’appeler Dany afin de lui informer personnellement du décès de Mia. Et maintenant qu’elle est morte, elle vient de nouveau percuter la narratrice.

J’étais programmée pour mourir de cet amour-là. Mia m’a tuée. Elle ne l’a pas fait exprès. Je plaide l’acquittement. Pour elle et pour moi. Pour Frankie, pour Linda… (p. 24-25)

Puis, plus loin :

J’ai eu la peau sur les os. Trente-neuf kilos. La nuit je me faisais mal en dormant. Le jour je fixais l’intérieur de ma douleur dans ma tête, elle ne ressemblait à rien et cependant elle était, et je n’étais qu’elle, brûlée, suppliciée, elle avait un nom, elle s’appelait Mia (p. 28).

Mais la narratrice n’est pas morte, elle. Non. Elle a survécu à Mia, à cet amour impossible mais réciproque, et peut-être qu’elle a survécu à Frankie et à Linda aussi, allez savoir, les autres amours qui ont ponctué sa jeunesse. Elle s’interroge :

Combien de fois ai-je pensé à ce jour qui aurait dû orienter ma vie dans un autre sens ? (p. 119)

Mais quel sens ? Quel sens donner à l’amour entre deux femmes qui s’attirent comme des aimants dans les années soixante ou soixante-dix, quand l’homosexualité était encore une tare, une maladie à éradiquer ou, du moins, à soigner ?

Je n’entends pas sa voix, je ne me souviens pas des mots exacts, mais c’était bien cela le sens de ses paroles, l’impossibilité de notre histoire : Que veux-tu que je fasse ? Que je reste avec toi, comme ça ? Et je fais quoi ? Et on dit quoi ? On devient quoi ? (p. 67).

Loin d’apporter une réponse toute faite, ce récit autobiographique nous laisse face à nos propres interrogations sur le sens de la vie, le sens à donner aux amours qui s’en sont allés, qui se sont échappés d’une manière ou d’une autre, le sens, ou les sens, ce qui nous reste après, en guise de souvenirs, d’odeurs qui émergent, de visages flous sans la photo pour appui, une fois l’amour, oui, quoi ? Une fois l’amour… ? Parti ? Oublié ? Mort ?

Qui sommes nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? (p. 9)

Léonore, toujours

Angot (Christine), Léonore, toujours, Paris, Fayard, “Pocket”, 1997 (première édition aux Éditions L’Arpenteur-Gallimard, 1994).

“J’ai donné la vie. Ça m’a tuée, j’en avais une seule. Je n’écris plus. Depuis aujourd’hui. Ça, ça ne s’appelle pas écrire, ça s’appelle marquer. Je marquerai chaque jour quelque chose sur elle, au moins une ligne. Il n’y a qu’elle. Que ça. Que ça. Qui m’a tuée” (p. 11)

Un texte profondément dérangeant sur l’enfant qui vient tout d’un coup prendre la place, toute la place, dans la vie de la narratrice qui marque ici, sous forme de journal intime, quelque chose tous les jours sur sa fille Léonore. Au début du récit, le lundi 8 mars, la fille va avoir 8 mois le lendemain. La narratrice la qualifie de “rêve” parce qu’elle “fait toutes ses nuits depuis qu’elle a un mois” (p. 11). Le mot “rêve” n’est pas anodin. Il est en contraste total avec ce qui va suivre. “Je devrais la détester”, poursuit la narratrice à propos de sa fille. “Sur certains points je la déteste” (p. 12). “Je le sais, quand elle est sortie, c’était de moi. C’était l’horreur. Auschwitz en mille fois pire. Là aussi, d’après les autres, le rêve” (p. 12).

Encore le rêve. Alors que dès les premiers lignes le cauchemar prend de plus en plus d’ampleur. Déjà, quelques lignes plus loin, Christine, la narratrice, revient sur l’accouchement en faisant le parallèle avec l’inceste

J’ai vécu des trucs durs, le pire l’inceste par voie rectale. J’expulse ma merde difficilement, à l’accouchement, pareil, Couderc me disait de pousser, moi je faisais le contraire, j’ai le réflexe inversé. Dans l’intimité des W.-C. on n’est pas confronté à ces difficultés, je ne savais pas avant. Donc, Léonore, très difficile à expulser (p. 15).

La père, Claude, est très présent dans le récit : “Claude lui a donné son déjeuner” (p. 19), “Claude était en train de lui donner le biberon” (p. 26) ou encore “Mais Claude en quittant la pièce pour aller chercher le dessert a joué à cache-cache avec elle” (p. 28-29). Puis retour à la narratrice : “Je suis violente avec elle. Je la serre toujours fort. Je ne peux pas me retenir pour tout. En ce moment peut-être que je la tue” (p. 29).

Elle ne peut pas se retenir non plus de l’imaginer grande en ayant une relation sexuelle avec un inconnu dans la rue (p. 30-33). “Une vision ne me quitte pas l’esprit. Léonore, grande, en train de se faire tringler” (p. 30). L’élément déclencheur ? Elle, sa fille, “fait papapa depuis huit jours, je l’entends” (p. 31). L’inceste qui fait ravage ?

Ce n’est qu’à la page 49 que la narratrice se nomme. “J’avais un projet sur sainte Christine, une italienne. Née à Bolsena près du lac, son père l’a martyrisée à mort. Moi qui ai connu l’inceste, je m’appelle aussi Christine” (p. 48-49). Et quelques lignes plus loin : “J’entrerai par le portail comme l’Atlas, en la portant à bout de bras. Ou comme saint Christophe, moi qui m’appelle Christine je porte aussi un Christ” (p. 49).

Quelques jours plus tard, Christine confie qu’elle ne veut “plus jamais coucher, ni être pénétrée. Plus maintenant. Ni par Claude, ni par un autre. De toute façon, hier soir on s’est disputés. C’est grave, c’est sans doute fini. Il reste son papa et moi je reste intacte. Depuis Léonore je suis vierge et immaculée, mère de Dieu. Et Claude, Joseph, a pris soin de nous, c’est tout” (p. 87).

Les démons ne sont jamais loin. Christine fait un rêve – encore un rêve – d’un Allemand, Angst (dont le nom rappelle étrangement celui de l’auteure) “qui s’était fait violer” (p. 103) : “Angst se laissait faire au début, et il le caressait même… Cette phrase dans le rêve m’a frappée “au début je le caressais” parce que, moi aussi au début mon père, certaines fois, je le caressais comme une prisonnière” (p. 104).

Mercredi 24 mars, on approche de la fin, inextricable. “Léonore, je n’en peux plus” (p. 127).

Le lecteur sent la fin venir, et pourtant, quand elle vient, on ne s’y attend pas du tout. Pas comme ça, non. Et pourtant.

Derrière la porte

Robert (Claudia), L’inceste, survivre et renaître, Toulouse, Lierre & Coudrier éditeur, 2018.

Tandis que le sous-titre ne laisse aucun doute sur le contenu, le titre, quant à lui, est plus ambigü. D’abord, il fait penser à ce qui, dans le livre, rôde dans les couloirs, la nuit, et qui ferme la porte derrière soi avant d’enfreindre, encore et encore, toutes les lois de l’humanité.

Il est plusieurs fois question de portes qu’on ouvre ou qu’on ferme : “Inconsciemment, je venais d’ouvrir une porte”, “Libérer la parole avait ouvert une porte” ou encore, comme en écho au titre, ” Derrière la porte, elle ne semble pas surprise de voir une de ses collègues” lorsque l’auteur évoque son passage en grande section de maternelle avant l’heure.

Compte tenu de sujet, l’inceste, rien d’étonnant à ce que le récit soit dur à digérer. Mais plus d’une fois, la poésie vient adoucir la chute du lecteur, obligé de tomber d’étage en étage lors de sa lecture des atrocités vécues par l’auteur du texte :

Les intrusions sont brutales. Répétées. Elles figent mon esprit. Arrêt sur image. Un temps entre parenthèses où je laisse des mains étrangères parcourir mon corps. En mode pause, j’attends qu’elles finissent leur besogne. J’attends l’instant suivant. Celui où je vais reprendre vie. Reprendre ma vie d’enfant. Oublier ses visites assassines… Pour quelques heures. Quelques jours.

Sans ménagements pour le lecteur, mais sans non plus faire étalage, Claudia Robert dépose son vécu, son récit de vie, et pose plusieurs questions essentielles face au traumatisme de l’inceste : des questions qui touchent autant à la survie pure (mais pas simple) – pensons à cette belle citation “Ma vie ressemble au balancier d’une horloge. De gauche à droite, elle me ramène sans trêve à mon quotidien. Pas à pas. Un jour, je suis une petite fille, un autre je suis une poupée. Tic-tac, tic-tac” – qu’à la sexualité, la vraie, désirée, et non pas celle imposée par les agresseurs. La beauté de la découverte de l’autre quand le désir est réciproque, quand les corps et les esprits ne font plus qu’un !

Mais ce serait trop simple si l’histoire s’achevait là, sur cette belle note. Trop simple quand on a été meurtri et qu’il y a un “cadavre qui reste à l’intérieur de soi”. Aussi, bien que la découverte de la sexualité apporte un certain degré de douceur et qu’elle semble être la réponse à au moins une partie des abus, elle ne résout pas tout, loin de là. Pour se libérer, pour “renaître”, il faut d’abord libérer la parole. Mais est-ce assez ? Suffit-il pour laisser le passé derrière soi d’ouvrir la porte et de libérer la parole ? Non. Et c’est ce que j’apprécie particulièrement dans ce récit (de vie ? de survie ? de la vie après la survie ?), c’est qu’il n’apporte pas de réponse toute faite. Il ne prétend pas donner de sens au non-sens, il ne donne pas de solution miracle, même s’il y a aussi, fort heureusement, des éléments qui mènent à un mieux-être et, on veut le croire, une certaine renaissance.

Lesbian Cougar Story

Roffinella (Martine), Lesbian Cougar Story, Paris, Éditions La Musardine, 2019.

Lesbian Cougar Story, c’est une histoire de désirs réciproques et de corps qui s’emmèlent, une histoire de deux femmes attirées toujours plus loin dans l’exploration non seulement de l’autre mais aussi et surtout de soi. Enfin, « histoire » n’est peut-être pas le terme adéquat de leur relation : « l’une résume leur passion à du sexe, quand l’autre voudrait la transformer en histoire » (quatrième de couverture).

Lolita, que la narratrice surnomme ainsi à la fois à cause de leur « abyssale différence d’âge » (p. 11) et parce que la jeune femme termine toutes ses phrases par « Lol », est psychologue de métier et « une ancienne grosse devenue mince grâce à l’opération nommée sleeve » (p. 15) :

Elle m’implante dans son existence quelques mois seulement après ce nouveau physique, cette nouvelle identité de femme. J’emploie exprès le verbe « implanter », car en quelque sorte je fais partie à ce moment-là de sa vie du traitement post-opératoire découlant de la sleeve. Elle me choisit pour apprendre à découvrir puis maîtriser les émois de sa chair nouvellement modelée par la minceur (p. 15-16).

La narratrice, qui se présente dès le départ comme étant « Martine Roffinella, écrivaine, lesbienne, coutumière des relations amoureuses chaotiques et ratées, où de préférence je laisse un maximum de plumes » (p. 12), tombe amoureuse de cette jeune femme qui s’est introduite dans sa vie de solitude, ponctuée de sorties avec le chien qui s’appelle Lechien.

Quand Martine signe, « c’est par un simple “m” donc Lolita [l]’a surnommé m » (p. 13). Vite, ce m prend la place de Martine, la remplace en quelque sorte :

Au début de ma relation avec Lolita j’ai pourtant cru que derrière cette façon de m’appeler résidait une petite source poétique cachée – “m”, “aime”. Quand elle me lançait m j’entendais aime, et oui j’avoue que cela me faisait un bien fou (p. 14).

Martine, ou plutôt m, « cherche à inscrire cet épisode de [s]a vie dans une histoire plus globale » (p. 67). Dans un très beau chapitre, elle compare leur amour à celle décrite par Yann Andréa pour Marguerite Duras dans Cet amour-là : « Ils avaient 38 années d’écart. Elle est morte en 1996, il est mort en 2014. Ils ont vécu seize années d’amour » (p. 84). Lolita n’est pas du tout du même avis et rétorque « Duras et compagnie je m’en fiche, on profite et point barre » (p. 87).

Le choc des cultures (musical, littéraire et, en particulier, langagier) est rendu avec justice dans ce livre où l’auteur prend autant de plaisir à puiser dans les sept arts que de décrire avec maints détails visuels, olfactifs, sensitifs les rencontres jouissifs entre les deux amantes.

Bien plus qu’un simple récit érotique, ce livre nous offre une réflexion sur la passion, il chante les louanges des cinq sens et il invite à réfléchir sur les relations humaines telles qu’elles sont et telles qu’elles pourraient être.

Camisole-moi

Roffinella (Martine), Camisole-moi, Paris, Éditions François Bourin, 2018.

Le titre en combinaison avec le mannequin sans bras sur la couverture ne laissent aucun doute : le rapport de force est déjà instauré, la camisole, un vêtement qui, par métaphore, est ce qui ligote, ce qui contraint.

Entre l’Auteur Tardif de Quarante-Huit Ans (AT48) et la Femme Éditrice de Cinquante-Huit Ans (FE58), le rapport de force est de mise avant même qu’elles ne se rencontrent. L’une écrit, l’autre publie. Ou pas.

FE58 songe soudain à l’histoire de cette comédienne et de ce chanteur qui se sont aimés et abîmés ensemble, la première étant morte. FE58 aimerait recevoir un manuscrit sur le sujet (p. 33).

On pourrait se demander ce que vient faire ce fait-divers dans le roman – fait-divers qui revient à plusieurs reprises – d’autant plus que le couple auquel le lecteur pense immédiatement n’est jamais explicitement nommé.

FE58 se sent étrangement de plus en plus proche du chanteur qui a cogné sur la comédienne et l’a tuée (p. 59).

Peut-être le lecteur trouve-t-il un semblant de réponse à la fin du roman, fin que nous ne dévoilerons pas ici, mais qui amène le lecteur à se poser la question d’amour.

S’agit-il réellement d’amour ? (p. 122).

AT48 voue un véritable culte à son éditrice. Le terme “culte” se justifie aisément par les nombreuses références à la foi chrétienne : cathédrale, diocèse, Dieu, Jesus, Marie-Madeleine, Esprit, religieuses…  D’ailleurs, le roman s’ouvre sur une citation de Jincy Willett à propos du choix des religieuses :

“-Vous pensez que les religieuses et les vieilles filles ont toutes des troubles hormonaux ? Êtes-vous incapable d’imaginer un seul moment que, pour certaines d’entre nous au moins, nous avons conscience de ce que nous ratons ? Et que nous signons au bas de la page en étant pleinement informées de nos droits, que nous signons joyeusement et que nous considérons avoir conclu la meilleure affaire ?”

AT48 fait le choix de se soumettre à FE58 et ne vit que pour elle :

Mon corps fait des siennes. Ma tête a accepté ton joug et s’en nourrit, cependant le corps, lui, manifeste sa désapprobation. Il se fait animal, ou plante. Il rugit et se fane (p. 18-19).

Mais s’agit-il vraiment d’un choix ? Il est question de “joug” et, plus loin, beaucoup plus loin, le terme “emprise” vient confirmer, renchérir, le rapport de domination (p. 47 et p. 121). Le rapport de force va au-delà de celui entre le maître et son esclave, qui, lui, reste maître de ses pensées et de ses émotions. Non, le rapport instauré entre les lignes est bien celui du Créateur sur sa créature, ou “objet”, un terme qui revient aussi régulièrement :

Tellement tu pourrais me modeler, me métamorphoser, me façonner miniature, me faire boule, me tailler allumette, me broyer poussière, m’assembler, me désassembler, m’éparpiller, m’avoir sous tes talons, rouler sur moi sans y prendre garde (p. 8).

La créature aime son créateur. Elle est prête à tout pour le satisfaire :

J’aurais voulu que tu me donnes un ordre à respecter sur-le-champ : “Viens à Paris immédiatement” – et je serais venue. Ou : “Enferme-toi dans la cave toute la nuit ” – et je l’aurais fait. Tout, même me jeter par la fenêtre, n’importe quelle directive venant de toi, je l’aurais exécutée (p. 48).

Une dernière citation, juste pour le plaisir :

Quelquefois tu lâches une gourmandise. Tu écris : “Je t’embrasse”, et alors là, c’est le festin. Le pain, je le romps, la mie, je la dévore, la viande, je m’en gave. Le lendemain, j’ai pris cinq cents grammes – le poids de ton affection contenue dans ces mots : “Je t’embrasse”. Soudain j’existe (p. 19).

Et si, derrière le simple impératif (ou la prière ?) “camisole-moi” se cacherait une autre prière, celle d’être protégé (de soi-même) ?

Mère-Fée

Courtois (Célina Ama), Mère-Fée, 2018.

Hélène est une jeune femme qui n’a aucune vie sociale et qui passe ses journées à lire.

Elle était immergée, volontairement noyée, abîmée dans les mots, perdue dans les images qu’ils faisaient naître en elle.

Exaspérée par le comportement de sa fille, sa mère émet le vœu que sa fille s’y retrouve, pour de bon, dans son “monde merveilleux”. Hélène se retrouve aussitôt dans Faërie, drôle de monde où les fées sont en voie d’extinction, où les chats parlent et où les elfes sont séduisants.

Mére-Fée est un conte de fées pour adultes. Entre romance et feel-good. C’est très bien écrit et le récit est parfaitement maîtrisé, mais je n’ai pas accroché. Plus à cause du genre qu’à cause de la plume de Céline Ama Courtois qui a un don pour l’écriture.

Poussières de toi

Francis (Lily B.), Poussières de toi, 2018.

Un sujet qui me tient particulièrement à cœur, pour des raisons qui peuvent se comprendre. Le deuil périnatal.

Le récit commence fort, sur la table d’accouchement. Je suis particulièrement touchée par la poétique de ce passage, au tout début du texte, dans le prologue, et j’ai plaisir à le partager avec vous :

Alors, je ferme les yeux et je commence à compter les beaux moments de ma vie avant ce bébé. Peut-être aussi pour accompagner son arrivée qui est également son départ, pour l’imprégner, le baigner de mes meilleurs souvenirs, pour qu’ils façonnent cette barque qui voguera sur l’eau-delà.

Un amour de jeunesse hante la narratrice, celui d’Eric, son prof de fac. Et pourtant, elle décide de “couronner roi” Loïc, son compagnon, et de faire un bébé avec lui.

Puis arrive le jour de l’échographie et tout s’effondre :

Je n’y crois pas. Le bébé n’est pas viable. Je suis en plein cauchemar. Je viens d’entendre son cœur battre, je viens de le voir, je lui ai déjà inventé une vie à ce bébé et on me dit qu’il n’existera jamais.

La culpabilité la frappe de plein fouet :

Je me détourne et je m’enfuis. Je déborde, j’ai envie de pleurer et de hurler.

Bien sûr que cela m’arrive à moi ! Bien sûr ! Je ne mérite que ça… je n’ai pas été honnête. Je mérite tout ce qui m’arrive. Je viens d’être punie pour la malice qui dirige ma vie. Oui, je viens d’être punie.

J’avoue, la quatrième de couverture ne m’avait pas franchement donné envie de le lire, en particulier la phrase “Ce livre présente les émotions ressenties par toutes ces mamans sans bébés dont les cris sont muets” -, et pourtant, voilà que je découvre un récit vrai, intime, plein de tendresse et de douceur qui m’a fait pleurer.

Eryl. La Pierre noire

Brichau-Magnabosco (Anne-Marie), Eryl. La Pierre noire, Les Éditions Kark, 2018.

Geoffrey Beaufort, un jeune thésard, voit sa vie basculer un dimanche matin, d’abord en découvrant le cadavre d’un homme, puis, quelques heures plus tard, en découvrant que son studio a été mis à sac lors de sa sortie. Le cambriolage est d’autant plus surprenant que rien ne manque à l’appel. Rien, mis à part un dossier de sa thèse.

Une thèse qui n’a rien de bien palpitant pour le commun des mortels puisqu’il porte sur le Moyen Âge et les Celtes, mais qui s’avère être l’élément déclencheur d’une aventure extraordinaire. En effet, Geoffrey avait découvert lors de ses recherches l’endroit où serait enterrée une pierre magique d’où un druide, ou plutôt un sorcier, tirait ses pouvoirs. Loin de se douter de ce qu’il va vivre, Geoffrey se met en quête de la pierre (qu’il va évidemment trouver, sans trop spoiler l’histoire).

[Le sorcier] leur parla. Robin ne comprit pas ce qu’il disait. Geoffrey eut l’air de mieux suivre, mais assez difficilement, cependant. On aurait dit du latin avec un mélange de vieux français et un autre langage inconnu.

Le mélange entre période contemporaine et univers médiéval est plutôt réussi et l’histoire est bien ficelée. Cela dit, les descriptions manquent à l’appel étant donné que l’action progresse presque exclusivement à travers les dialogues, ce qui ne laisse pas de répit au lecteur, sans cesse sollicité pour réussir à suivre.